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Pêche au thon 2007, deuxième marée, 15 au 19 septembre 2007

vendredi 21 septembre 2007

70 thons débarqués à Port Tudy par un voilier Grec, on peut dire que cela faisait une paye que ça ne s’était vu. Nous voilà de retour, après seulement quatre jours de mer, grand voile déchirée, les oreilles encore bourdonnantes de vingt heures de risée diesel. Il y a de la place au ponton des pêcheurs, Horus s’y amarre discrètement, à proximité de la glacière et des caisses de criée. A chaque instant, un canot rentre au port et vient s’informer de nos résultats ; nous n’allons pas rester discrets bien longtemps…

Pour la deuxième campagne de l’année, un équipage complet de cinq personnes a pu se constituer malgré les emplois du temps, contretemps et empêchements de dernière minute des uns et des autres. Pascal Orvoën, pour son troisième embarquement, arrive au matin de Limoges avec Bruno, Yann Aufret, lui aussi familier du bord, remplace Joël Yvon au pied levé, et André Tonnerre se décide l’avant veille du départ.
Le temps de faire l’avitaillement, les pleins d’eau, de gasoil et de glace, il est déjà 14 heures, mais nous larguons les amarres suffisamment tôt pour être sur zone au matin suivant.

Cap sur Pen Men. Nous allons saluer St Léonard en croisant sous la chapelle de Kelhuit pour respecter la tradition, puis passé la pointe de l’île, faisons route au 230, au plus court pour les accores du plateau continental, là ou il s’écroule de quelques deux cent à plus de deux milles mètres de profondeur. Un vent timide se glisse dans les voiles, appuyant le moteur. Les cartes météo nous offrent une fenêtre favorable lundi, avec des vents modérés de secteur ouest, ce qui nous laisse la journée de dimanche pour trouver le poisson. Le retour devrait se faire dans de mauvaises conditions de Nord-Nord-Est, et j’ai prévenu chacun de la possibilité d’une très mauvaise nuit de lundi à mardi, après le passage d’un front et le retour en force de l’anticyclone des Açores.

Les lignes sont gréées sur les tangons, filées, puis soigneusement lovées dans deux seaux amarrés aux balcons arrières, parées à être filées sans encombres. On vérifie les leurres et les amarrages de hameçons, des doubles sans ardillon 7/0, qui ont déjà travaillé trois marées. Ils ont une hampe spécifiquement longue qui donne la prise nécessaire pour démailler le poisson rapidement. Les sept lignes à l’eau donnant la possibilité de prises simultanées, il faut pouvoir refiler très vite pour ne pas encombrer le pont de plus de deux lignes à la fois. Hélas, les hameçons neufs commandés n’ont pas été livrés, nous disposons de sept hameçons pour nos sept lignes, pas question d’en perdre un. Grâce à la marée précédente, le gréement des tangons est au point, la réparation de celui que nous avons cassé l’année passée semble fiable. Les améliorations possibles sont au programme de l’année prochaine, en particulier les manœuvres des balancines qui règlent la hauteur du tangon au dessus de la vague. J’espère n’avoir rien négligé dans les préparatifs, car la réussite d’une marée tient d’abord à l’absence de pépins techniques. Les lignes ont elles aussi été améliorées, avec un plombage qui limite les risques d’emmêlement, et qui permet désormais de virer plus serré et revenir au plus vite sur la matte.

Les quarts s’organisent, cinq de deux heures, de quoi garantir un confortable quota de sommeil à chacun. Parce que les réserves de gasoil sont limitées, le moteur est utilisé juste pour créer un peu de vent apparent que les voiles transforment en vitesse. On se cale à cinq nœuds pour tomber sur les accores au lever du jour. L’homme de quart doit veiller à ce que les voiles travaillent au mieux, une occupation de tous les instants avec ces bouffées d’air anticycloniques capricieuses qui nous accompagnent. Efforts récompensés par une consommation à peine supérieure au litre horaire, et notre arrivée à l’heure prévue dans nos marques.

Le jour se lève, Pascal et moi sommes aux aguets, ici un souffle de baleine, là un fou de Bassan, un dindin, et encore des bancs de globicéphales, mais de ligne tendue, point. A neuf heures quarante cinq enfin on entend "ber", le cri des pêcheurs de thons qui signale qu’une ligne est prise. Notre premier invité est amené, projeté au pied de la colonne de barre, amarré par la queue, suspendu au balcon arrière au dessus de la jupe et saigné d’un coup de lame dans les ouies. Le poisson perd son sang en quelques secondes, et meure rapidement dans des tremblements à ne pas mettre sous les yeux d’un enfant. Un peu plus tard, il est étripé, lavé dans le sillage du bateau, et à nouveau suspendu au balcon pour qu’il sèche avant d’être glacé. Deux autres prises viennent rejoindre celle là, mais il nous semble que nous ne sommes pas au bon endroit. Ayant su que "le poisson avait du retard" cette année, nous poursuivons la traque vers le sud, en vain. En retard peut être les thons, mais déjà montés plus au Nord apparemment. Au fil de la journée les apparences* se raréfient, nous faisons demi tour, route au 340, doublés dans l’après midi par trois thoniers de l’île d’Yeu qui me font regretter l’option du matin.
Avec le coucher du soleil, six petits thons sautent à bord, dix milles au nord de notre position du matin. Le programme de la nuit à venir est simple, il faut faire route au nord-ouest pour tenter de rejoindre les migrants. Hélas le vent a viré et souffle exactement de là où nous voulons aller. Nous louvoyons, en songeant aux thoniers d’antan, soumis comme eux au bon vouloir des éléments.

La nuit s’échappe par l’Ouest en emportant ses jupes grises, en quelques minutes les couleurs reviennent, nous permettant de filer les lignes sans risque d’embrouille. Pascal n’a pas fini de filer la première qu’un thon lui saute dans les bras, et dans la minute à suivre c’est à mon tour. André, qui était mousse à quatorze ans, n’a pas attendu le deuxième pour nous rejoindre sur le pont. Combien y en avait il à midi ? Pas eu le temps de compter, ni de déjeuner. Nous avons viré lof pour lof dix ou vingt fois, les prises se sont succédées sans interruption, nous laissant à peine le temps de les nettoyer et glacer. André nous a bluffé avec sa technique pour remonter la goudrenne. Alors que Pascal et moi nous cisaillons les mains avec le nylon glissant, il l’enroule autour de ses bras croisés jusqu’au moment de hisser le thon à bord. Il faudra qu’on s’entraîne, nos premiers essais sont peu probants.
On s’offre une pose, Yann nous cuisine un casse-croûte de géants, je prépare un bas de ligne de secours, avec un vieil hameçon double dont je lime les ardillons. Il est baptisé "miss Tshirt mouillé" par Yann, sensible à ses reflets tropicaux. Mis en service par nécessité dans la demi heure suivante, il pêchera plus de poissons jusqu’à la fin que tous les autres leurres réunis. Je m’en pose encore la question ; des leurres neufs pêchent ils vraiment mieux que d’anciens ?

Le soleil au zénith, les prises se font moins nombreuses, nous tentons de gagner au nord avec maintenant plus de vingt nœuds de vent contraire. Les virements se font toujours lof pour lof pour ne pas mélanger les sept lignes. Dans une série d’empannages, la grand voile se déchire, ouverte en grand de la chute au guindant à trois laizes de la têtière. André me regarde d’un air inquiet ; t’inquiète pas André, on est là pour la pêche, on continue sans la grand voile. Celle-ci proprement ferlée, nous reprenons notre labour. Tant pis pour les poissons du Nord, attrapons toujours ceux qui croisent ici. Les glacières sont pleines, on saisit désormais les prises au balcon arrière. Chacun espère dans le coup du soir, mais le vent monte vers vingt heures au Nord, précédant deux énormes grains qui ont le bon goût de passer chacun à un demi mille de notre position. Avec des rafales à plus de trente nœuds, la sabaille* est amenée. Nous poursuivons avec six lignes, dans une mer encore maniable. Las, la vigueur de la brise à fait plonger le poisson, nous brassons tout le matériel la nuit tombée, les tangons sont saisis fermement, et c’est en cape courante que nous pointons l’étrave sur le chemin du retour.

Sans grand voile, le cap est mauvais dans la mer mauvaise, nous devrons attendre quinze heures l’accalmie pour que le moteur vienne en renfort et nous permette d’estimer une heure d’arrivée. Nous pêcherons encore quelques poissons sur les petits fonds de cent cinquante mètres, ne traînant plus que deux lignes là ou travaillent les chalutiers. Une autre nuit passe, Belle Ile glisse au vent, le phare de la Croix donne le cap, puis le jour se lève sur une mer d’huile et voilà Port Tudy.

Le partage se fait à la manière des anciens, moitié pour l’armateur et moitié pour l’équipage. Les thons sont débarqués, glacés à neuf dans des caisses de criée, comptés puis répartis. Ce qu’on en fait par la suite, c’est l’affaire de chacun. A défaut de famille nombreuse, les pêcheurs chanceux ont toujours beaucoup d’amis…

Belle marée, riche encore de questions et d’enseignements. Nous avons tous apprécié la présence d’André à bord, et s’il fallait une justification avant d’autres pour y retourner l’année prochaine, c’est celle-ci que j’avancerai ; Il y a du savoir à transmettre qu’on n’apprend pas sur les quais.

AR

 apparences ; signes de présence de poisson
 sabaille ; la ligne la plus longue qu’on traîne au centre du bateau.

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