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Compte-rendu de la réunion du collectif « Le peuple des dunes »

samedi 3 février 2007, par Admin

samedi 27 janvier 2007

La parole est donnée en préambule à deux experts.

1. le professeur Yves Lebahy, de l’université Bretagne sud de Lorient

La question de l’extraction de sable dans la baie d’Etel doit être appréhendée sous trois angles : physique, économique et politique · approche physique : incidence de l’extraction sur le trait de côte.
Sans aborder les paramètres biologiques, l’évolution géomorphologique du trait de côte, à l’heure actuelle, que ce soit du côté de Gâvres, de la Laïta ou même plus au nord des Glénans, laisse apparaître un amaigrissement très fort du trait de côte qui explique sans doute les submersions marines récentes qu’ont connues Gâvres mais aussi l’île Tudy.

Un fort amaigrissement du trait de côte

Ce processus est le résultat des prélèvements de sable effectués pendant la dernière guerre sur le site dunaire : un million de tonnes de sable pour la construction de la base sous-marine et environ 4 millions de tonnes pour la reconstruction de Lorient. Il en résulte un manque énorme de matériaux qui se fait sentir après un laps de temps de 50 ans. Ainsi s’explique sans doute la dérive littorale, liée à des retours de houle et qui se manifeste par une migration du sable de Penthièvre vers l’île Tudy.

La dune vit et les matériaux de sable qui l’alimentent ne proviennent pas des mouvements actuels de nos fonds sous-marins. Il résulte des dernières grandes glaciations et ce sont ces grands gisements de sable issus des grandes glaciations qui construisent aujourd’hui les dunes actuelles.

Opérer des prélèvements dans ces gisements de sable, c’est mettre en péril l’approvisionnement de la dune vive actuelle.

Il faut également prendre en considération tous les mouvements de la houle. Ces mouvements, dont certains disent qu’ils sont perceptibles sur une hauteur de 20 à 30 mètres, le sont peut-être jusqu’à 40 mètres. Et les effets sur les fonds dépendent de la longueur d’onde de la houle. La profondeur de la houle résulte de la moitié de cette longueur d’onde. Plus la longueur d’onde est forte, et plus les effets sur la profondeur sont importants.

Une forte élévation du niveau de la mer

Il faut prendre en compte également l’élévation du niveau de la mer. En 1990, lorsque les scientifiques faisaient état d’une élévation de 90 cm du niveau de la mer, aucun d’entre eux n’était crédible. Aujourd’hui, on sait d’ores et déjà, et c’est sans doute l’hypothèse la plus basse, que le niveau de la mer va augmenter d’ici 2080 de 60 à 80 cm. À Brest par exemple, le niveau de la mer a augmenté pendant des siècles d’environ 1 mm cinq par an et dans les dernières décennies, l’augmentation a été de 3 mm par an. Une élévation de 80 cm correspond à la disparition d’un tiers des Pays Bas.

Face à tous ces risques, seul le principe de précaution doit prévaloir. ·
Approche économique

Il faut savoir qu’en France, chaque année, sont consommés 419 millions de tonnes de béton pour une production de 401 millions de tonnes, soit un manque de 18 millions de tonnes dont le déficit se fait surtout sentir en Île-de-France et dans le sud-ouest de la France. Il existe donc un besoin énorme en granulats, et ce d’autant plus que des fournisseurs anciens comme la Norvège et la Grande-Bretagne sont aujourd’hui défaillants. La Grande-Bretagne a, en effet, fermé certains sites et s’est vue notamment empêcher la mise en exploitation d’un site dans l’île de Harrys, sous la pression des associations locales et de la société civile. Les cimentiers ont donc le couteau sous la gorge et se tournent vers des productions nouvelles. Il faut savoir également que la France est l’un des plus mauvais élèves en matière de recyclage des granulats. 16 % des besoins allemands en béton sont couverts par des matériaux issus du recyclage et 25 % en Grande-Bretagne, mais en France seulement 4,5 % des besoins sont pris en charge par le recyclage. Il faut donc impérativement renforcer la logique de recyclage qui correspond à une logique de développement durable et une demande forte au groupe Lafarge doit être faite en ce sens. Il convient également de se poser la question de la pertinence de l’usage systématique du béton qui répond à une logique de court terme alors que d’autres matériaux existent. Là encore, il faut faire de cette occasion de mobilisation liée à cette extraction de sable dans la baie d’Etel une exigence d’innovation pour les groupes industriels. ·

Approche politique

Enfin, ce projet de prélèvement de sable se fait selon des méthodes cachées, ce qui va à l’encontre de ce que cherche à promouvoir l’Europe sur la gestion des littoraux. Le lancement de ce projet s’est fait ici à l’encontre des orientations de cette gestion intégrée qui va dans le sens d’une responsabilisation des populations à l’égard de leurs propre territoire.

La France est là encore la plus en retard en Europe sur cette question et cette affaire d’extraction de sable peut ici également jouer le rôle de catalyseur permettant une gestion responsable de nos territoires.

A cela s’ajoute une contradiction totale dans les décisions prises par l’État : d’un côté l’opération grand site dunaire exigeante sur le plan financier, de l’autre un projet d’extraction de sable qui menace ce même grand site dunaire. Il est donc important d’essayer de recenser tous les arguments permettant d’informer la population sur l’ensemble des conséquences que ce projet emporte. Il convient ensuite de sensibiliser l’ensemble des responsables politiques afin de mettre en œuvre une gestion intégrée de cette question. Une étudiante va se voir confier un travail d’étude pour collecter l’ensemble des argumentaires y afférant.

2 . Pierre Mollo : conseiller scientifique de l’Observatoire du Plancton

Pierre Mollo déclare, en préambule, que son devoir était d’être là compte tenu de la ghravité de la situation. Une extraction de 18 millions de tonnes en 30 ans représente quelque chose de totalement impressionnant au regard de deux phénomènes : l’augmentation du niveau de la mer et les effets de la houle sur le cordon dunaire, dont on ne connaît pas à ce jour les évolutions futures. L’observatoire du plancton étudie actuellement les marais salants de Guérande dont la configuration n’a pas bougé depuis près d’un siècle et sur lesquels pèsent aujourd’hui une menace liée notamment à l’élévation du niveau de la mer. Il dénonce ce qu’il appelle un effet shadock de certaines décisions publiques : d’un côté, on pompe le sable, de l’autre on désenvase, dans des ports notamment.

Là encore on constate une mauvaise utilisation des sédiments excédentaires : pourquoi ne pas réutiliser les vases ? Pourquoi ne pas réutiliser les 20 000 tonnes de coquilles de moules et d’huîtres disponibles ?

Aujourd’hui, la biodiversité est en train de se transformer et l’on constate une migration vers le nord de nombreuses espèces, la morue par exemple mais aussi les rougets qui arrivent sur nos côtes.. Dire que cette zone qui va de Quiberon à Gâvres n’est pas une frayère pour poissons est inadmissible et les sédiments sont riches de toute une vie que l’on ne voit pas.

L’observatoire réfléchit à la possibilité d’aller faire des prélèvements pour observer sur place le plancton, afin de prouver qu’il y a de la vie et de donner aux cimentiers et décideurs publics des arguments « en béton » sur le bien-fondé de notre action.
3. présentation de la Charte et discussion · La Charte

Après lecture de la Charte par le président, le vice-président expose la philosophie qui sous-tend la rédaction de cette charte qui est proposée à la signature de l’ensemble des associations du collectif.

D’abord le nom, « le peuple des dunes », destiné à rassembler, sous un titre mobilisateur, l’ensemble des personnes qui vivent ou travaillent à proximité des dunes. Puis, le rappel du principe constitutionnel du respect de l’environnement, inscrit dans la charte de l’environnement, valeur d’autant plus importante qu’elle est au cœur de la protection des sites par Natura 2000 et du projet du grand site dunaire, tous deux menacés par cette extraction de sable. Elle inscrit notre action enfin dans un état de nécessité et dans un continuum des générations présentes et à venir pour montrer précisément qu’il convient de faire pièce aux décisions politiques lorsqu’elles sont centrées sur le court terme et qu’elles menacent l’avenir de nos enfants et notre planète. ·

La rencontre avec Lafarge

Le président et le Vice-président font état également de la rencontre récente avec des représentants de Lafarge et de Italcementi. Positions bloquées de part et d’autre mais qui ont laissé poindre deux sources d’irritation profonde chez le représentant de Lafarge

 : l’idée que l’on puisse porter atteinte à l’image de Lafarge comme industriel soucieux de développement durable, et l’idée que l’on puisse mettre en avant des questions financières et donc la recherche du profit pour expliquer cette extraction en mer près de nos côtes. Autrement dit, la critique faite à un Lafarge pollueur, et voulant à la fois le sable et l’argent du sable est une critique qui fait mouche.

Par ailleurs, il a été clairement exprimé que le sable présent près de nos côtes était un granulat d’une grande richesse qui convenait tout à fait aux besoins des cimentiers.

À notre demande de savoir pourquoi d’autres sables ne pouvaient être utilisés, sable en excédent dans certains lieux du territoire ou bien sable du désert saharien, il a été prétendu que ces sables étaient trop fins pour faire du ciment.

A notre demande également de savoir pourquoi Lafarge ne finançait pas des projets de recherche et d’innovation soit pour trouver d’autres matériaux, soit pour utiliser ces sables très fins, aucune réponse n’a été apportée. Cette réunion avait sans doute pour but, du côté de Lafarge, de tester la détermination du collectif. De ce point de vue, la volonté de poursuivre par des manifestations, y compris, si les cimentiers ne revenaient pas sur leur décision, au moment du festival interceltique de Lorient, leur a été exprimée avec force.

· La discussion

Les éléments essentiels de la discussion tournent autour des thèmes suivants :- Nécessité d’être crédibles et d’asseoir notre légitimité sur des argumentaires scientifiques de grande rigueur, pour faire pièce aux experts du bureau Seamer, de Lafarge. - Mais en même temps, parce que le rapport de forces nous est extrêmement défavorable, nécessité de ne pas se faire piéger par le désir d’être reconnu comme un bon élève au milieu des bons élèves. Il s’agit ici de se faire entendre et donc d’utiliser ce qui fait notre différence, c’est à dire notre passion, notre conviction que nous agissons pour le bien des générations futures, y compris si, pour ce faire, il faut emprunter quelques chemins de traverse.

4. L’organisation de la manifestation : le 25 mars 2007 sur la plage d’Erdeven, à 15 heures

Jimmy Pahun présente le dispositif destiné à assurer le succès de cette manifestation pour laquelle nous attendons une mobilisation de l’ordre de 10 000 personnes.

 1000 affiches à apposer le plus largement possible, chez les commerçants. Une proposition d’affiche a été présentée. Suite aux réactions qu’elle a suscitées, il a été décidé qu’un petit groupe de travail retravaillerait la maquette et rendrait son projet pour le mardi 30 janvier.

 20 000 affichettes à distribuer au sortir des grands magasins, des réunions publiques, des écoles, dans tous les lieux collectifs, afin d’appeler à la manifestation du 25 mars 2007. Les groupements hôteliers devront également être sollicités.

Pour ces deux outils, il convient également de permettre à chacun de télécharger affiches et affichettes sur le site ou simplement de les avoir à disposition par mail afin de diffuser le plus largement possible, par courrier électronique, cette invitation à manifester.

 Des autocollants à vendre pour un montant à déterminer et qui nous permettra de financer les actions à venir

 L’ouverture d’une nouvelle adresse e-mail : peupledesdunes@gmail.com

 L’ouverture d’un blog : http://peupledesdunes.blog.com

 L’ouverture d’un forum « le peuple des dunes » auquel vous accédez par l’adresse http://peupledesdunes.annuaire-forums.com et dont le de mode d’emploi pour l’inscription dans le forum est joint en annexe.

La gestion de ces trois derniers outils nécessite de faire appel à un modérateur, d’autant qu’il convient d’être très vigilant sur le contenu des propos qui paraîtront sur le site afin d’éviter tout contentieux en la matière.

 La création de banderoles pour la manifestation

 La location d’un système de sonorisation

 Le recours à un bagad

Le coût pour l’ensemble de ces outils est estimé à 5 000 €. Les contributions doivent être envoyées à l’association de sauvegarde et de protection du littoral de la presqu’île de Gâvres (ASPLPG), qui identifiera un compte séparé pour le collectif « le peuple des dunes ».

La proposition qui est faite est celle d’une contribution à hauteur de 1 euro par adhérent dans chaque association. Certaines associations, et notamment l’association de l’école de voile de Port-Louis, « porh loeiz skiff voile » répondent par l’affirmative à cette proposition. D’autres, qui constituent en fait des fédérations regroupant un grand nombre d’associations, préfèrent utiliser une autre clé de répartition pour leur contribution à cette manifestation. Dans l’attente des contributions qui seront donc à verser à l’ASPLPG, une collecte est ouverte, en sortie de réunion, pour aider au financement des premières actions
Annonces et décisions prises

· L’association Eaux et Rivières offre sur son stand, lors du salon de la Terre les 24 et 25 mars prochain, une place au collectif du peuple des dunes.

· L’Observatoire du plancton réfléchit aux moyens d’effectuer des prélèvements sur cette zone pour observer le plancton et propose d’effectuer un constat d’huissier avec une équipe de plongeurs ;

· Une conférence de presse sera organisée au début du mois de février, sans doute à Locmiquélic, au restaurant « Le Cargo Sentimental », pour présenter les affiches et la manifestation ;

· L’ensemble des élus devront être approchés afin d’obtenir leur soutien et leur demander de venir défiler avec nous le 25 mars, ceints de leur écharpe tricolore ;

· L’ensemble des associations devront également être approchées ;

· Une réunion est prévue l’après-midi même à 16 heures, pour répartir les rôles de chacun et nommer des chefs de projet sur chacune des actions précitées ;

· D’ores et déjà, une seconde manifestation est projetée, maritime et terrestre, à Lorient, pendant la période du Festival Interceltique, afin de pouvoir profiter de la caisse de résonance médiatique internationale qui couvre le festival

L’Assemblée désigne Jimmy Pahun en qualité de chargé de la communication du collectif « Le peuple des dunes » et lui adjoint Catherine Vaton en qualité de modératrice des sites web.

Chacune des associations est invitée à désigner un représentant unique pour participer aux réunions du comité de pilotage du collectif « Le peuple des dunes ».

Commentaires

  • Nous soutenons la résistance des "Peuples des Dunes" défendant leur territoire qui est aussi le nôtre, les études d’impact semblant manquer cruellement dans ce dossier. Il est surprenant que LAFARGE, qui collectionne les médailles d’industriel respectueux du Développement Durable, n’ait pas apparemment réfléchi aux conséquences désastreuses de cette extraction de sable dans la baie d’Etel, non seulement pour le trait de côte, mais, et je pèse mes mots, pour son image d’industriel RESPONSABLE devant les générations futures d’une catastrophe écologique...

    Car, si ce que dit Yves LEBAHY est fondé (ce que je crois pour ma part) quels arguments autres que financiers peuvent évoquer les LAFARGE BOYS ? L’irritation manifestée par LAFARGE et son "complice" dans l’histoire qu’est Italcementi devrait se tourner vers leurs Etats Majors, apparemment incapables de trouver des solutions plus respectueuses des droits des gens... A suivre donc. Nous serons bien évidemment le 25 mars 2007 sur la plage d’Erdeven à 15h pour soutenir le Peuple des Dunes, et en profiter pour poser quelques questions DE FOND aux cimentiers quant aux recherches entreprises pour remplacer peu à peu le béton par d’autres modes de constructions, moins "durables" que les BlockHaus (en béton) agrémentant nos plages. Seuls vestiges de la civilisation restant, mis en évidence par LAFARGE, après le départ du Sable des Dunes lequel sert encore, pour peu de temps, aux enfants construisant leurs rêves, sous forme de châteaux de sable. Merci qui, Monsieur COLLOMB ?

  • Le texte entier :

    Problèmes soulevés par les prélèvements de sables marins
    dans le secteur Gâvres-Quiberon

    Analyse de Yves LEBAHY
    Professeur de Géographie
    IUP d’aménagement maritime et littoral
    Université de Bretagne sud - Lorient

    Cette réflexion n’est qu’une première approche subjective, qui sur chacun des points abordés méritera une étude scientifique spécifique et méthodique. Toutefois, une analyse rapide conduit à contester ce projet sur au moins quatre points et à remettre en cause sa pertinence au nom du simple principe de précaution.
    Ces 4 points sont les suivants :
    L’effet de ces prélèvements sur l’évolution du trait de côte et son équilibre morphologique dans un contexte qui sera très délicat d’ici peu en raison de l’élévation constatée du niveau marin.
    L’effet de ces prélèvements sur la ressource halieutique.
    La pertinence de ces prélèvements dans un contexte de raréfaction de la ressource et de développement durable.
    La contradiction entre cette démarche et les orientations de la nouvelle politique littorale impulsée par l’Union européenne qui en ces lieux, plus particulièrement, mettent en cause des expérimentations amorcée en ce domaine.

    Interrogations sur l’équilibre du trait de côte et effets probables des prélèvements :

    « L’effondrement des falaises, l’envasement des baies et le remaniement des plages de sable sont des manifestations naturelles des impacts croisés de la marée, de la houle et des courants marins, du vent et du gel. Cependant, les actions de l’homme peuvent venir contrarier l’équilibre entre érosion , engraissement et stabilité » (Lettre de l’Ifen n° 113, septembre 2006). Or ce même article fait référence au fait que si 1/10ème du linéaire du littoral métropolitain s’engraisse actuellement, le quart au contraire est affecté par l’érosion notamment sur les portions sableuses et il ne peut que constater le lien entre ce recul manifeste et l’activité humaine croissante en ces lieux.

    Or dans le cas du secteur concerné de Gâvres Quiberon, nous sommes bien face à la gestion d’un secteur dunaire complexe, en réalité d’un double système dunaire. Son linéaire côtier actuel est essentiellement constitué d’une dune vive d’une grande ampleur s’étendant du secteur de Penthièvre à Gâvres et se poursuivant plus épisodiquement au-delà, vers l’ouest, jusqu’à l’Ile Tudy et au Pays bigouden (29) comblant ainsi tous les rentrants de la côte de massifs dunaires, lédènes et tombolos. Or ces accumulations visibles de sable sont le résultat du remaniement d’un massif dunaire sous marin, situé à une profondeur de 20 à 30 mètres, résultant des apports sédimentaires de la dernière glaciation. Nos climats actuels ne permettent pas, en effet, le développement d’une érosion telle qu’elle génère des apports détritiques aussi importants. Seuls les climats glaciaires et périglaciaires antérieurs ont pu les produire, comme l’essentiel des granulats actuellement exploités. Les systèmes dunaires du littoral contemporain ne sont donc que le résultat d’un transfert à la côte de ces sables fossiles sous-marins, apportés de ces gisements profonds par les effets de la houle et des courants de marée ou de dérive littorale.
    Ce phénomène très lent met donc en jeu l’action de la houle sur le fond. Or, à partir de quelle profondeur l’agitation de l’eau produite par la houle entraîne-t-elle les sédiments posés au fond ? Selon les chercheurs, ces effets sont perceptibles à 20, 30, voire même pour certains 40 mètres de profondeur (J.P. Pinot). Mais ces chiffes sont donnés sans référence à l’amplitude et la cambrure de la houle, à la nature et la topographie des fonds, éléments qui eux aussi interfèrent. Il y a là polémique en apparence et ces données restent à vérifier. Toutefois et plus précisément, des règles physiques existent qui confirment ce processus : pour certains chercheurs, les effets d’agitation de l’eau au fond sont sensibles à une profondeur équivalent au moins à la moitié de la longueur d’onde de la houle ; pour d’autres, l’agitation de l’eau diminue de moitié à chaque fois que l’on descend d’une profondeur équivalente à 1/9ème de la longueur d’onde (Bonnefille – 1992). Quelques soient ces règles, dans ce secteur de prospection incriminé où des houles de longueur d’onde de 100 mètres sont régulièrement observées, leurs effets conduisent bien à une agitation des fonds où se situent les gisements de sable, objets d’une intention d’exploitation, puisqu’ils sont situés à cette profondeur d’une trentaine de mètres (25 à 30 m). Et preuve incontestable de cette mise en suspension des sables du fond par la houle : l’existence actuelle des massifs dunaires littoraux qui, sans elle, n’auraient pu se constituer !
    Un autre preuve semble le confirmer : la dégradation actuelle de ces massifs. L’affaiblissement du pédoncule du tombolo situé à Gâvres (rupture du cordon et invasion de la mer dans les lotissements en Janvier 2001), évolution de la barre d’Etel, dégraissement progressif de la plage convexe des Grands Sables à Groix et d’autres plages aux Glénan, fort recul du poulier de la Laïta conduisant à un colmatage de l’estuaire par le sable qui y pénètre, phénomène identique sur le Belon, rupture du tombolo de l’Ile Tudy en (29/10/2004 ), ne sont pas là la simple cause de dégraissements naturels. Tous ces évènements sont visiblement à mettre en relation, plus de 50 ans après, avec les extractions de sables opérées en mer et sur les dunes vives (élément lui-même mobile) au moment de la guerre pour réaliser le mur de l’Atlantique, la base sous-marine de Lorient (1,1 million de tonnes de sable), la reconstruction de cette ville (volume probablement plus important encore). Ces masses de sables prélevées semblent manquer cruellement au maintien de la dynamique littorale actuelle, animée par un courant de dérive littorale qui remonte à partir du secteur d’Erdeven vers le NW, en longeant la côte.
    Prélever donc 600 000 tonnes de granulats par an dans ce secteur pendant quelques dizaines d’années (ne parle-t-on pas d’une concession de 30 ans ?), comme semble le définir ce projet d’exploitation, constituera à long terme (effet de rémanence d’une 50aine d’années) un acte préjudiciable au maintien des équilibres morphologiques de toute la dynamique côtière de cette côte sud de la Bretagne, plus particulièrement sur les rivages proches du lieu d’extraction. Ses effets risquent d’ailleurs d’avoir des conséquences plus dommageables encore, car ils vont se combiner avec le mouvement constaté et prévu de la remontée du niveau de la mer (3mm/an constatés à Brest depuis 10 ans ; élévation de 40 à 60 cm prévue par le GIEC sur l’horizon 2080).
    Compte tenu de ces éléments, le simple principe de précaution doit nous conduire à surseoir à ce projet.

    Conséquences sur la ressource halieutique :

    En ce domaine, je ne suis pas compétent. (voir en ce domaine les arguments fort étayés de Pierre MOLLO, chercheur au CEMPAMA de Beg Meil). Toutefois, il est clair que ces prélèvements vont perturber la nature de ces fonds connus pour être des frayères à merluchons, à rougets et sans doute riches de multiples autres espèces. La perturbation de ce milieux lors du dragage des sables et la destruction du fond, ne peuvent conduire qu’à une perturbation des écosystèmes, pourtant vitaux pour la pêche côtière.
    A un moment où il nous faut protéger ces activités pérennes, spécifique de la richesse des espaces littoraux (Cf, « message d’alerte » du CNADT du 9/7/03), il paraît incohérent de mener une telle exploitation minière, c’est-à-dire une activité qui consomme une richesse naturelle de manière irrémédiable.
    Nos sociétés, engagées dans une démarche durable ne peuvent plus se permettre une telle action, dommageable pour les équilibres du milieu.

    Les prélèvements de granulats : une économie contestable.

    Cette dernière réflexion conduit à s’interroger sur le sens même de cette exploitation. La demande du permis de prospection, voire d’exploitation, de ce gisement semble motivée par une forte demande en granulats à destination de la construction. Il est vrai que, dans les conditions actuelles du marché, ces besoins sont grands, d’autant plus grands que récemment la fermeture de nombreux sites de production, pour des raisons environnementales, renforce les tensions sur ce marché.
    La France consomme à elle seule annuellement environ 420 millions de tonnes de granulats (chiffre de 2004) pour une production de 400 millions de tonnes. Ses besoins en ce type de matériaux sont notamment très importants en Ile de France, dans le Sud Ouest. Dans ce contexte, la Bretagne manquerait annuellement de 2 millions de tonnes. Des besoins de forte importance se font également sentir sur le Bassin de Londres.
    Or nombre de gisements producteurs sont en cours de fermeture, notamment à terre pour des raisons environnementales. Les grands sites producteurs de ce matériau en Europe, en Norvège, en Ecosse, ont été obligés de fermer (Glensanda par exemple) ou même n’ont pu s’ouvrir (carrière de Harrys) sous les pressions législatives en matière de protection de l’environnement et d’opinion des mouvements écologistes. La tension est donc très forte sur ce marché et pose aujourd’hui clairement la question d’une alternative à ces prélèvements miniers. Certes, elle ne peut s’opérer en un jour. Mais des efforts sont peut-être à réaliser en ce domaine, particulièrement chez ceux qui maîtrisent le marché, à savoir les sociétés qui opèrent dans ce secteur.
    Il est étonnant de constater que le recyclage des bétons et autres matériaux de carrière destinés à produire des granulats soit si faible en France par comparaison aux pays voisins. Si la Grande Bretagne recycle aujourd’hui 24,5% de ses besoins, l’Allemagne, 16%, la France n’en est encore qu’à 4,5% (soit 18 millions de tonnes) ! Il y a là un gisement économique considérable à mettre en œuvre avant même de poursuivre une exploitation minière tant sur terre qu’en mer. (N.B. : il est très révélateur d’ailleurs, de constater que faute de ne plus pouvoir exercer cette activité sur terre, on cherche à la redéployer en mer, espace commun où tout semble permis, alors qu’au contraire il est encore plus complexe, plus fragile et objet de concurrences énormes et croissantes en terme de mise en valeur. Prendre une telle résolution c’est afficher ignorance et mépris à l’égard de ce milieu et des populations qui en vivent.) Il peut être par ailleurs source d’activité et de production de richesse particulièrement intéressante à un moment ou la ressource se raréfie. La valeur ajoutée générée à la tonne transformée serait sûrement plus profitable pour l’économie portuaire afférente que le simple processus d’extraction/transit. Cette option apparaît préférable sinon prioritaire, avant même que ne s’exprime la volonté d’extraction qui met en péril les équilibres naturels d’espaces aussi fragiles et complexes que sont les littoraux. (NB : ce propos a bien conscience que tous les granulats ne sont pas de même nature et que, selon celle-ci, leurs usages peuvent être différents).
    Cette réflexion nous invite par ailleurs à remettre en cause nos comportements en matière de constructions. Quand on sait que la moitié des constructions réalisées en zone littorale en Bretagne sont aujourd’hui des résidences secondaires fortement déstabilisatrices des équilibres sociaux et économiques de la région, y a-t-il réellement besoin de ces 2 millions de tonnes manquant actuellement en Bretagne ? A un moment ou ce modèle de développement se trouve contesté par une bonne part de la société, cette activité prévue serait d’autant plus mal comprise.
    Et puis, ne doit-on pas construire en France de manière plus économe, plus durable comme c’est le cas déjà dans d’autres pays européens où des efforts notoires sont menés par les architectes et les urbanistes pour réaliser des constructions utilisant d’autres matériaux. Les logiques de développement durable prônées par l’Union européenne (voir SDEC de Mai 1999) nous y invitent. Elles sont source de nouvelles logiques économiques sûrement plus rentables pour les entreprises qu’une simple activité minière productrice de faible valeur ajoutée.
    Nous devons donc cesser d’avoir une action strictement prédatrice sur notre environnement. Il nous faut retrouver la sagesse des populations anciennes qui ne prélevaient que ce dont elles avaient besoin : c’est le principe de géosophie cher à Philippe Pinchemel. Là est l’occasion de le mettre en application.

    La procédure de l’opération : une démarche politique à contre courant.

    La question posée par cette opération est enfin politique, au sens profond du terme. Elle arrive à « contre courant » des initiatives portées en ces lieux depuis peu par les autorités françaises et européennes.
    Jusqu’à présent les littoraux ont été perçus comme des espaces à conquérir. Ils subissent une pression énorme en terme d’enjeux, de concurrences pouvant aller jusqu’aux conflits. En réaction nos autorités ont, depuis 50 ans, mis en œuvre des politiques de protection. C’est ici le cas, avec à proximité du périmètre prévu d’exploitation un site classé, un autre en zone Natura 2000. Toutefois, ces politiques avouent aujourd’hui leurs limites. Aussi, sans les renier, l’Etat français, sous l’injonction des recommandations européennes du 04 Octobre 2000 et du 30 Mai 2002, vient de mettre en œuvre en Septembre 2004 une nouvelle politique littorale (voir CNADT du 4 sept 2004) : la gestion intégrée des zones côtières (GIZC).
    Cette nouvelle politique, inscrite dans les logiques de développement durable prônées par l’UE, par ailleurs soucieuse de prendre en compte la complexité de ces milieux littoraux et côtiers, propose une approche globale et intégrée des problématiques d’aménagement et de mise en valeur de ces espaces en s’appuyant sur une lecture unifiée des milieux qui lie les rivages terrestres à la mer bordière. Elle tente d’assurer la cohabitation entre les activités et différents modes d’occupation du territoire. Mais, à la recherche d’une utilisation économe de ses ressources, du maintien des équilibres du géosystème littoral qui combine à la fois écoystème et anthroposystème, elle axe sa réflexion sur la place de l’homme-habitant en tant qu’acteur majeur de la gestion de cet espace. Aussi vise-t-elle à responsabiliser les populations à l’égard des choix à opérer en matière d’aménagement et de mise en valeur de leurs territoires, ce qui suppose de mettre en place une politique réelle de concertation. Or la concertation c’est l’élaboration en commun d’un choix de vie, d’aménagement, après information des enjeux et discussion équilibrée entre acteurs concernés, cela dans une démarche citoyenne renouvelée.
    Sur le secteur Gâvres Etel ce processus est déjà en route. Ce territoire a en effet été retenu en 2005 par le gouvernement, parmi 24 autres sites, comme territoire d’expérimentation de la GIZC. Y est conduite, par ailleurs, une opération Grand Site destinée à réhabiliter et préserver la totalité du massif dunaire qui jouxte la zone prévue d’exploitation. Les populations et les autorités politiques locales comprendraient mal qu’une telle activité soit conduite en ce lieu, alors que la décision d’opérer semble s’imposer de fait, sans débat, sans décision commune et que ses conséquences vont à l’encontre de l’idée de préservation du géosystème littoral.
    Il y a là ignorance de la part des opérateurs, tant dans la démarche entreprise que ses conséquences, de ce changement de la politique littorale. Il y a là ignorance des expérimentations en cours conduites par l’Etat. Tout cela relève d’un mépris que les populations ne supportent plus et qui met en péril l’expérimentation entamée et conduite par l’Etat et l’Union européenne. Cette opération arrive donc à contre courant des politiques aujourd’hui menées en faveur de la préservation du littoral. Elle risque même d’annihiler tous ces efforts et d’en détourner les populations. Restons donc responsables !

    Yves LEBAHY