« Anita, de Groix »

"Dans les temps de tromperie universelle, dire la vérité devient un acte révolutionnaire"

Fred Vargas écrivait en ... 2008 .....

Publié le 14 novembre à 20:00

" Nous y voilà, nous y sommes.
Depuis cinquante ans que cette tourmente menace dans les hauts-fourneaux de l’incurie de l’humanité, nous y sommes.
Dans le mur, au bord du gouffre, comme seul l’homme sait le faire avec brio, qui ne perçoit la réalité que lorsqu’elle lui fait mal.
Telle notre bonne vieille cigale à qui nous prêtons nos qualités d’insouciance, nous avons chanté, dansé.
Quand je dis « nous », entendons un quart de l’humanité tandis que le reste était à la peine. Nous avons construit la vie meilleure, nous avons jeté nos pesticides à l’eau, nos fumées dans l’air, nous avons conduit trois voitures, nous avons vidé les mines, nous avons mangé des fraises du bout monde, nous avons voyagé en tous sens, nous avons éclairé les nuits, nous avons chaussé des tennis qui clignotent quand on marche, nous avons grossi, nous avons mouillé le désert, acidifié la pluie, créé des clones, franchement on peut dire qu’on s’est amusé.
On a réussi des trucs carrément épatants, très difficiles, comme faire fondre la banquise, glisser des bestioles génétiquement modifiées sous la terre, déplacer le Gulf Stream, détruire un tiers des espèces vivantes, faire péter l’atome, enfoncer des déchets radioactifs dans le sol, ni vu ni connu. Franchement on s’est marrés.
Franchement on a bien profité.
Et on aimerait bien continuer, tant il va de soi qu’il est plus rigolo de sauter dans un avion avec des tennis lumineuses que de biner des pommes de terre.
Certes
.
Mais nous y sommes.
A la Troisième Révolution.
Qui a ceci de très différent des deux premières ( la Révolution néolithique et la Révolution industrielle, pour mémoire) qu’on ne l’a pas choisie.
« On est obligés de la faire, la Troisième Révolution ? » demanderont quelques esprits réticents et chagrins.
Oui.
On n’a pas le choix, elle a déjà commencé, elle ne nous a pas demandé notre avis. C’est la mère Nature qui l’a décidé, après nous avoir aimablement laissés jouer avec elle depuis des décennies. La mère Nature, épuisée, souillée, exsangue, nous ferme les robinets. De pétrole, de gaz, d’uranium, d’air, d’eau. Son ultimatum est clair et sans pitié : Sauvez-moi, ou crevez avec moi (à l’exception des fourmis et des araignées qui nous survivront, car très résistantes, et d’ailleurs peu portées sur la danse).
Sauvez-moi ou crevez avec moi
Évidemment, dit comme ça, on comprend qu’on n’a pas le choix, on s’exécute illico et, même, si on a le temps, on s’excuse, affolés et honteux. D’aucuns, un brin rêveurs, tentent d’obtenir un délai, de s’amuser encore avec la croissance.
Peine perdue.
Il y a du boulot, plus que l’humanité n’en eut jamais.
Nettoyer le ciel, laver l’eau, décrasser la terre, abandonner sa voiture, figer le nucléaire, ramasser les ours blancs, éteindre en partant, veiller à la paix, contenir l’avidité, trouver des fraises à côté de chez soi, ne pas sortir la nuit pour les cueillir toutes, en laisser au voisin, relancer la marine à voile, laisser le charbon là où il est, – attention, ne nous laissons pas tenter, laissons ce charbon tranquille
récupérer le crottin, pisser dans les champs (pour le phosphore, on n’en a plus, on a tout pris dans les mines, on s’est quand même bien marrés).
S’efforcer.
Réfléchir, même.
Et, sans vouloir offenser avec un terme tombé en désuétude, être solidaire.
Avec le voisin, avec l’Europe, avec le monde.
Colossal programme que celui de la Troisième Révolution.
Pas d’échappatoire, allons-y.
Encore qu’il faut noter que récupérer du crottin, et tous ceux qui l’ont fait le savent, est une activité foncièrement satisfaisante. Qui n’empêche en rien de danser le soir venu, ce n’est pas incompatible.
A condition que la paix soit là, à condition que nous contenions le retour de la barbarie –une autre des grandes spécialités de l’homme, sa plus aboutie peut-être.
A ce prix, nous réussirons la Troisième révolution.
A ce prix nous danserons, autrement sans doute, mais nous danserons encore."

Commentaires :

1. mercredi 16 novembre 2022 à 13:102022-11-16T12:10:19Z, par Franck Louis Le Gurun

Fred Vargas écrivait en ... 2008 .....

Trop approximatif. Intéressant, mais même en 2008, soit quatorze ans de cela, j’étais en Angola, sur un champs pétrolier, au large. Ce même pétrole qui anime nos sociétés et fait qu’aujourd’hui, on ferme les verriers et que l’on continue le plastique en toute impunité. L’abyssale silence de cette pollution devenue mentale. Et maintenant, que vais-je faire, de cet OTAN qui nous pourrie la vie.
Franck Louis Le Gurun


2. mercredi 16 novembre 2022 à 20:032022-11-16T19:03:07Z, par vincent

Fred Vargas écrivait en ... 2008 .....

J’ai un second avis. Je trouve au contraire que le texte est intéressant, parce qu’il souligne pour moi un point primordial.

Aujourd’hui, quatorze années plus tard, les « spécialistes » des médias de masse nous abreuvent de «  sauvons la planète ».

D’abord, la planète, elle, n’est pas en danger, puisque quel que soit le climat, elle continuera à tourner gentiment autour du soleil encore quelques petits milliards d’années.

Et surtout « la planète », est un terme plutôt abstrait finalement.

Alors « sauver la planète », pardon, je veux bien, mais ça ne me concerne pas directement, et puis comme tout le monde j’ai aussi mes préoccupations.

Préoccupations qui sont donc forcément plus urgentes.

Alors que « sauver mère Nature ou crever avec elle », je trouve que c’est tellement plus parlant.

Je trouve que ça permet plus facilement de s’inquiéter pour notre vie, et surtout pour celle de nos enfants et petits-enfants.

Et puis on comprend bien finalement, que tant que l’espèce la plus nuisible et criminelle ne sera pas éradiquée de la planète, le risque pour mère Nature sera majeur.

Je suis de ceux qui pensent qu’elle aura le temps de se refaire une santé après.


3. mercredi 16 novembre 2022 à 22:252022-11-16T21:25:10Z, par Franck Louis Le Gurun

Fred Vargas écrivait en ... 2008 .....

Cher Vincent,
Je ne puis suivre ce qui n’est pas mon propos.
J’entends et voie les mêmes réalités.
Mais pour l’heure, quand quelqu’un, ou une, affirme, sous une plume, et en cela, je remercie Anita et les trois M. 
Franck Louis Le Gurun


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