Aux mains des kabyles

(Suite du rapport du commandant d’Assigny.)

Ayant donc rassemblé tous nos hommes et récupéré quelques vivres que la mer avait jetés sur le rivage, nous prîmes le chemin d’Alger en suivant la grève. Il était environ quatre heures du matin.
A peine avions-nous parcouru un quart de lieue qu’une troupe de kabyles armés vint fondre sur nous.
Parmi les hommes qui formaient l’équipage du Sylène se trouvait un Maltais pris devant Oran sur un bateau de pêche. Cet homme sachant l’arabe et ayant longtemps navigué avec des marins de la Régence se dévoua, pour ainsi dire, au salut de tous. Il nous recommanda de ne point contredire ce qu’il allait dire aux kabyles à savoir que nous étions des anglais. Par trois fois ils lui mirent le poignard sur la gorge et finirent par être convaincus de la véracité de ses dires. Cette conduite contribua, en partie, à sauver les équipages.
Sous prétexte de nous conduire à Alger par un chemin plus court, ils nous firent prendre la route des montagnes. Arrivés au premier village ils commencèrent à nous piller ce qu’ils continuèrent de faire à chaque halte. Nous arrivâmes à un gros village où ils distribuèrent un peu de pain. Plusieurs fois, pendant cette pénible route, nous passâmes dans les mains de groupes différents au milieu des cris et des menaces. Cependant, malgré les poignards et les yatagans levés, le sang ne ruissela pas. Un seul des nôtres fut légèrement blessé à la tête.
S’apercevant que le village n’était pas assez grand pour nous loger tous et après de longs palabres, ils décidèrent de nous séparer.
M.Bruat, avec environ la moitié des hommes furent logé dans le village. Je repris la route déjà parcourue avec le reste des équipages et on nous répartis dans des hameaux mais assez rapprochés pour que nous puissions communiquer et donner des ordres. Les officiers et l’encadrement furent répartis dans ces groupes et je leur recommandai d’agir avec la plus grande prudence dans leurs rapports avec les habitants.
Ici l’histoire de nos malheurs se complique. Des scènes différentes se déroulèrent dans chaque village et dans chaque maison. Je vais me borner à vous rendre compte de ce qui se passa sous mes yeux.
Arrivés dans la maison du kabyle qui nous avait pris sous sa protection, les femmes d’abord refusèrent de nous laisser entrer mais elles finirent par nous accepter. On nous alluma un feu, on nous donna à manger et deux jours se passèrent sans trouble.
Le premier sujet d’inquiétude nous fut donné par quelques marins qui s’échappèrent des maisons voisines et coururent la campagne dans l’espoir de se sauver. Ils furent repris peut après et notre surveillance se renforça.

Le 18 au soir, une frégate à notre recherche envoya des embarcations en reconnaissance sur nos navires échoués. Ces dispositions de débarquement créèrent l’affolement parmi nos gardiens. Ils s’armèrent tous et descendirent les montagnes en hurlant. Les femmes mirent leurs enfants sur leur dos, prêtes à fuir. Quant à nous, on nous enferma dans les cases les plus fortes nous menaçant de mort au moindre geste.
Nous allions être égorgés. Un coup de canon de la frégate sembla donner le signal du massacre. De quelque côté que tournât la fortune, les kabyles, vainqueurs ou vaincus devaient se venger sur nous de leur succès ou de leurs pertes.
Heureusement la chance fut avec nous. La frégate rappela ses embarcations et tout rentra dans l’ordre.
Mais il n’en fut pas ainsi dans les montagnes.
M.Bruat que j’avais laissé avec 23 hommes y compris le Maltais et 6 officiers, fut logé d’abord dans la même maison avec ses compagnons. Mais elle était trop petite et ceux-ci furent mis dans une espèce de mosquée ouverte à tout venant ce qui les exposa continuellement aux mauvais traitements. Au bout de trois jours, nos geôliers nous expliquèrent que l’oued sur la route d’Alger était en crue et qu’il fallait attendre pour passer. Le lendemain un Turc parvint à passer et leur annonça que nous étions sous la protection du dey mais il ajouta que les kabyles étaient bien sots de nous prendre pour des Anglais.
M.Bruat demanda alors au Maltais d’aller parlementer avec les Turcs. Dès ce moment nos marins furent mieux traités. Plusieurs des kabyles leur rendirent les effets dont ils les avaient dépouillés le premier jour. En même temps, un des guides fit sortir le capitaine et lui fit entendre qu’il allait le conduire à la rivière. Après avoir refusé de se séparer de ses hommes, M. Bruat accepta de traverser à la nage l’oued en crue et fut aussitôt interrogé par un responsable turc. Ce dernier cherchait à connaître l’imminence de l’attaque des troupes françaises dont ils avaient eu connaissance. M.Bruat lui répondit qu’il n’en connaissait ni le jour ni le lieu et que de toute façon il ne donnerait aucun renseignement.
Pendant ce temps, tout paraissait calme dans les montagnes mais au soir de grands cris se firent entendre de l’autre côté de la rivière. On disait que les navires du blocus s’étaient approchés du lieu du naufrage ; Il y aurait eu des kabyles blessés par des tirs d’artillerie et que des Français échappés avaient blessé une femme.
Ces évènements furent probablement les motifs des massacres. L’officier de liaison turc pâlit en apprenant ces nouvelles, se plaignit de ce que la présence des navires avait exaspéré les kabyles et qu’il ne pouvait nous être d’aucun secours...
Le lendemain M.Bruat fut conduit à Alger. Avec mes hommes je rejoignis la rivière et fus remis entre les mains des officier du dey. L’un d’eux qui parlait français nous dit que nous étions bien heureux d’avoir échappé au massacre. _ Déjà 20 têtes avaient été apportées à Alger et qu’on parlait d’un plus grand nombre encore.
Le lendemain au soir nous entrâmes à Alger escortés de soldats turcs et suivis d’une populace nombreuse. On nous conduisit devant le palais du dey où le spectacle affreux de nos malheurs vint frapper nos yeux dans toute son horrible vérité. Les têtes de nos camarades y étaient exposées aux yeux de tous. Plusieurs d’entre nous ne purent supporter ce spectacle et de douleur et tombèrent évanouis. Après dix minutes de pause, on nous conduisit au bagne où nous trouvâmes douze des nôtre, qui, réunis à 74 que j’accompagnais sont, jusqu’à présent les seuls débris que j’aie pu réunir de cet affreux naufrage.

Nota : Ce rapport est daté du 23 mai et donc antérieur au débarquement des troupes du corps expéditionnaire le 13 juin.

Nota : D’Assigny le termine en demandant au Ministre « un avancement soit en grade, soit en paye pour tous les hommes des deux équipages » sans oublier de récompenser aussi le Maltais « dont le dévouement nous sauva tous »

Il donne ensuite, par bâtiment la liste des naufragés des deux bâtiments présents au bagne avec lui.
Pour le Sylène, nous trouvons les noms de nos quatre groisillons :
Le quartier-maître Baron (Claude –marie)
Le matelot de 1er classe Baron (Jacques)
Le matelot de 1er classe Gourron (Mathurin)
Le matelot de 3em classe Noël (Auguste)

Merci à J.C Le Corre

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