(Groix, un été 99)

Je remercie Ricardo Montserrat de m’avoir donné (en début d’année) ce texte inédit que nous allons vous offrir en feuilleton. (ça nous changera de celui qui vient de se terminer...)

(...) N’empêche qu’il y a eu mort d’homme. Les mauvais chrétiens et les esprits forts peuvent bien blaguer à bière-que-veux-tu, le con est mort et bien mort. Excusez la politesse, mais il n’y a pas d’autre mot. Pour une fois qu’à Groix, celui qui meurt est un con, je ne vais pas tourner ma langue.

— Mort naturelle, qu’on te dit, gardien de phare. Na-tu-re-lle, comme le poulet belge et la vache anglaise.
— Vous charriez. Vous êtes sûr qu’il était mort votre marcheur ? On n’a jamais reçu le faire-part.
— J’étais là quand les pompiers l’ont brancardé.
— Ça va trop vite. Avec l’hélicoptère, t’as le temps de rien voir que le mort s’est envolé.
— Au septième verre d’eau, il est tombé, à ce qu’on m’a dit.
— Petite nature va, il aurait lu La Fontaine. Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin, elle se casse.
— Rien ne sert de courir, il faut rester dans son coin.
— Qui veut voyager loin, se prend une bonne biture.
— C’était pas la Saint-Âne pour rien. Hi-han !

Chaque année, pour la Sainte-Anne, on avait eu l’idée de faire marcher les gens pressés autour de l’île. On avait baptisé la course “ Marche aux 24 fontaines ” car le circuit passait par chacune des fontaines qui faisaient jadis la réputation de l’île.
Entourées d’une véÀgétation luxuriante, les fontaines sont des lieux enchantés dont le mystère ne s’éclaircit pas avec les années. Celui qui prend le temps de s’y arrêter a la certitude d’y frôler les fées. Des murmures ramènent le païen au monde de l’enfance et le croyant à celui des légendes. Chaque fontaine a son saint et son pouvoir de guérison ou de prédiction. Il y en a une où les îliennes qui s’y trempent le popotin, accouchent dans l’année qui suit leur bain de siège d’un moussaillon qui ne ressemble à personne. Une autre fait revenir l’aimé dans les bras de la délaissée. Dans une autre encore, on y lit la mort.

— Mais jamais encore on n’a vu une fontaine dont l’eau guérit la connerie.
— Ça, comme guérison, c’est radical pour les cons !
— Tu veux dire que c’est l’eau de la fontaine qui l’a tué ?
— Non. Je dis qu’à s’approcher des fontaines quand on a l’âme mauvaise, on prend des risques. J’ai tout de suite vu qu’il n’irait pas loin.
— Ce n’est pas une tête que tu as, gardien de phare, c’est une paire d’yeux.
— Une bonne paire de jumelles plutôt, hein, Kaou ?

Ça ! Depuis qu’on m’a nommé gardien de Pen-Mêmtu, je peux tout voir et tout savoir. Ce que je ne sais pas, la belle Katu, que j’ai épousée en mai dernier, me l’apprend d’une envolée de jupes à travers le bourg. Il ne se serait rien passé, je l’aurais vu tout de même. Un con quelque part, c’est comme un bouton qui a poussé pendant la nuit sur la figure, tu ne peux pas t’empêcher d’y toucher.

— Je l’avais à l’œil et dans le nez, pas pour autant que j’aurais souhaité sa mort, je laisse à Dieu le soin de dire qui doit s’en aller.
— Amen.

Je l’avais à l’œil, lui et la bande de pingouins qui marchaient derrière, les coudes collés au corps, roulant des fesses comme des invertébrés, sans se parler, sans tourner la tête, visière sur les yeux, bandeau et lunettes, les joues creusées par l’effort, les lèvres pincées, l’œil sur le chrono, tout juste une mimique de souffrance quand les photographes les mitraillaient. C’était une course à couillons qui descendaient ici comme ils seraient descendus en Papouasie, avec l’assurance qu’à force de nous fréquenter, nous nous dégrossirions et deviendrions une seconde Belle-Ile, en plus exotique.

— En plus naturel, co, comme l’eau en plastique !

La plupart arrivaient par le bateau du matin, repartaient par celui du soir, laissant derrière eux des bouteilles vides, des gobelets écrasés, des journaux froissés, de fortes odeurs d’embrocation, de déodorant et d’eau de toilette qui mettaient plusieurs jours à se dissiper.

— Tu causes bien, co, tu devrais écrire des bouquins.
— Tu sais pas lire.
— Je n’ai pas besoin de savoir lire pour deviner le temps qu’il va faire et où se cachent les homards.
— Laisse-le finir ou il va nous faire de la soupe au grondin pendant quinze jours.

Ça ressemblait à ces bourrasques de mauvais temps qui touchent l’île en pleins beaux jours. Il te pisse dessus, il te vente à t’arracher les cheveux, l’humidité se fourre entre chemise et drap, tu commences à te sentir bougon quand, soudain, le soir, à marée haute, le ciel se dégage, la lumière change, la terre sèche et t’as envie d’aller te baigner, de sortir mouiller un casier ou de marcher bras dessus bras dessous avec une fille jusqu’à une plage tranquille. Finalement, tu te dis que ça sent l’automne, l’hiver est sous les pierres et tu te retrouves à gratter les volets.

— Moi, c’est pareil. Sauf que c’est la barrière...

Le jour de la mort du con, il y avait une lumière à couper au couteau tellement elle était épaisse. Je me suis dit que c’était mauvais signe, quelque chose allait se passer. À la Sainte-Anne, Dieu te damne ou te pardonne. Je me suis dit que ça faisait une paye que je n’avais pas mis les pieds à l’église, histoire de...

— C’t’idée de mettre la messe le dimanche, aussi ! Comme si on n’avait que ça à faire.

N’empêche que, comme d’hab’, je n’ai rien fait, je n’ai rien dit. Total, le mort a clamsé.

— Le mort était faible du palpitant.
— Du cœur, il n’en avait pas, le zèbre en Converse. De la suffisance oui, de la connerie à faire péter le chronomètre.

L’année d’avant déjà, ont dit plus tard ses dévots amis, il avait eu un avertissement. « Je m’en souviens bien, caquetait la femme du directeur des relations humaines de Bibaglu à Nœuds-les-Mines qui louait une maison sur l’île – 2.000 francs par mois et c’est à peine propre –, mon mari et moi l’avions invité à un buffet à l’îlienne dans le jardin, nous nous préparions à ouvrir un nouveau magnum de whisky quand ce pauvre garçon a pâli. On s’est dit que c’était le chum-pot qui passait mal ou le pâté de gangster du charcutier. “C’est le cœur, nous a-t-il dit. »

— Tu parles, Charles, le whisky aussi, c’est bon pour le cœur, n’est-ce pas, Jo ?
— Pour sûr, co.
— Pour dire, quand l’hélicoptère a voulu soulever son corps, on a cru qu’il ne pourrait plus redécoller. Au troisième essai, le pilote a mis la gomme et ça a été comme si toute l’île s’était allégée. On a entendu distinctement comme j’entends le tintement des verres vides sur le comptoir... des verres vides sur le comptoir, Jo...
— Oh, pardon, la même chose, les gars ?
— On a entendu, je disais, un énorme soupir. Il ne l’avait pas emportée en paradis, sa connerie !
— Un crime parfait, quoi. Agatha Christie.
— Un con parfait, c’est tout. À sa décharge, je dois dire que sa mort, c’est aussi la faute à notre rose trémière !
— La rose des fainéants. Tu jettes la semence par-dessus ton épaule et ça pousse sans que t’aies à t’en occuper. Tu ratiboises en fin de saison et l’année suivante ça fait deux mètres de haut. Ni la sécheresse, ni les pucerons, ni les pluies de sel et le vent de suroît n’en viennent à bout.

Oh, c’est joli, y a pas à dire, ces perches qui montent vers le ciel ornées d’un chapelet de boutons verts ! C’est beau, ces fleurs-femmes aux corolles d’un rouge de rouge à lèvres, d’un rose de fiancée, qui se penchent par-dessus la barrière pour te donner un baiser, ces visages empourprés de commères qui se tordent le cou pour savoir qui passe. Ces feuilles tendues comme des mains de mendiants. Ce pollen épais qui attire les abeilles. Cette façon de se faner en petites langues violacées, flammèches qui s’écrasent sous les pieds et dont il ne reste que des taches de sang noir. Quelle manière d’être de l’île, fragiles et fortes à la fois, incapables de résister aux tempêtes et aux maladroits, mais se dressant au bon moment pour se marier à nos verts, à nos bleus, à nos aubes pluvieuses et nos crépuscules ensoleillés !

— Ah, notre Rose Trémière ! On devrait la canoniser ! Elle n’avait rien fait de mal.

Pourtant elle en a fait des dégâts. À voir les garçons lui tourner autour, on ne se demandait pas longtemps ce qu’elle avait que les autres n’avaient pas, ou plutôt ce qu’elle avait en plus. Car, pour en avoir, Rose en avait.

— Tout dépend dans quel sens tu la croisais, co.

Si tu la prenais par l’arrière, il valait mieux qu’il y eût du vent car les cheveux lui balayaient la poupe et le pont comme la houle quand tu rentres au port et que tu as du retard sur la marée, ça clapote, ça éclate, ça écume, ça mouille, ça rise, t’en as l’eau à la bouche du blanc que tu vas te jeter en descendant. Pas des cheveux d’ailleurs qu’elle avait, du foin qui sentait le chaud, dans lequel tu avais envie de plonger les mains et rouler comme un gamin qui s’amuse avec les filles dans le pailler.

— T’as pas oublié ça, toi ? De parler d’une fille, c’est marrant comme ça fait remonter l’enfance au nez...

Ça piquait et c’était doux à la fois. La première fois que t’y mettais la tête, t’avais envie d’éternuer et en même temps d’y pleurer comme t’avais jamais pleuré. Et ce goût de sueur et d’herbe avec un zeste de fumée de bois.
Quand le vent daignait lever la vague de cheveux, tu avais vue sur le tableau arrière : des fesses carrées, oui, je dis bien carrées, parce que, sur l’île, la nature a réussi la quadrature du cercle. Carrées comme des mains d’homme à condition d’avoir de sacrées mains et de prendre son élan de façon à les claquer tout entières dans la paume puis se tailler aussitôt car, si Rose se retournait trop vite, tu te ramassais une baffe à te retrouver à la "cale aux noyés".

— Et rebelote pour Beudeff, un mois de fermeture ! Santé, Jo !

A suivre...

-La belle Mariée 1/2