(Groix, un été 99)

Je remercie Ricardo Montserrat de m’avoir donné (en début d’année) ce texte inédit que nous allons vous offrir en feuilleton. (ça nous changera de celui qui vient de se terminer...)

— Une histoire d’avant la marée noire —

Avertissement

C’est une histoire commencée avant la marée noire. J’ai hésité à l’achever après. Mais après tout, il y avait eu une vie avant la marée noire. Il y en a eu une après. La connerie est à l’origine des guerres et des catastrophes. Hélas, elle y survit. Le “Jamais plus ça” se transforme vite en “Non ! encore ?”
La Bretagne est particulièrement la cible des cons qui la salissent, la polluent, la bétonnent, y pratiquent l’élevage intensif, envoient au casse-pipe ou au chômage l’intelligence et la jeunesse du pays, transforment en déserts des lieux de grande culture et en galeries commerciales des oasis de beauté. La Bretagne résiste. Le pays et ses gens. Même quand ils ont tout perdu. Même quand ils ont tout oublié. Même quand, dans les villages, les pancartes À vendre (très cher) sont plus nombreuses que les panneaux École.
Chaque Breton a son village d’Astérix. Le mien a vingt-quatre fontaines et tout autant de bistrots. C’est dire s’il n’est pas près de mourir... de soif. C’est l’île où j’ai trouvé mon aimée. L’île de ma Sorcière, Groa, Groac’h, Groix.
Toute ressemblance avec des personnes y vivant ou y ayant vécu, avec des événements pouvant s’y être déroulés ne serait qu’une extraordinaire coïncidence. L’île est un havre de paix qu’associations et municipalité s’efforcent de préserver. Les touristes sont discrets et bien élevés. Les non-résidents des personnes aimables et désintéressées. Mes lecteurs de sagaces amis qui font la part des choses entre fiction et réalité. Certes, une robe de mariée a bien disparu en 99 au cours d’une traversée mais il y a fort à parier que le vent malin l’a emportée. Il est de notoriété publique qu’on ne meurt plus sur l’île, on disparaît. Le jour de la Sainte-Anne, il ne s’y célèbre que des messes. Le reste de l’année, seuls les vieux font des courses au risque de claquer quand le vent souffle trop fort.
N’empêche qu’il y avait eu mort d’homme.

— Toute l’île le savait, co.
— Personne n’a rien dit.
— Mais toute l’île l’a su, co.
— Seulement l’île, co.

Dans Ouest-France, Jacky avait tourné l’article de telle façon qu’on avait oublié à la fin de son baratin ce qu’il avait voulu dire au début. Comme, par-dessus le marché, il avait collé pour l’illustrer une photo d’Audrain présentant “Victor Tonnerre” au Cinéma des Familles, le lecteur le plus avisé y avait perdu son latin.
Le recteur avait bredouillé quelque chose entre ses lèvres pincées et, remontant ses bermudas, s’était empressé de s’enfermer dans le presbytère. Les cloches étaient restées muettes et le téléphone de la gendarmerie n’avait sonné que pour les habituelles prises de bec entre voisins. Devant chez Barbusse, on s’était contenté de parler du mauvais temps et de râler sur les voitures devenues aussi nombreuses que les rats, eux-mêmes devenus plus nombreux que les lapins. On parlait de guerres qui se déroulaient la nuit sur les landes de Piwisi et que les rats gagnaient haut la patte. La faute aux pesticides.

— Comme quoi, en voulant bien faire, co, on chasse le moins bon pour laisser la place au pire.
— On a poussé les jeunes dehors. On a mis les vieux au rancart, les chaluts à la brocante. Total, les rats ont pris la place.
— T’as raison, co. Ce qui rapporte aujourd’hui c’est dépiauteur de touristes, et ce qui rapportera demain ce sera piégeur de rats. Mais qui dit que les rats ne vont pas piéger les piégeurs et les touristes dépiauter les dépiauteurs ?

Quand on commence à parler tourisme et politique sur l’île, c’est un coup à se relever le lendemain avec un casque en plomb à la place du crâne.

— Qui sont les lapins, co ? Qui se contente des carottes qu’on lui jette et tremble de trouille quand le furet est dans le trou ? Qui baisse les oreilles et tape de la patte quand l’ennemi est dans la garenne ? Nous, co. Toi, co ! S’il n’y avait pas nos femmes pour leur tenir tête, il y a longtemps que l’île serait devenue Disneyland. « You are arraillevingue on the Island of my ass, please déboucled your cinture and dont jeted bread and breakfast to the indijeuns. On your left, nobody, and your droite and extrême-droite, many money and authentics britonnes with paille in the sabots and a génuine béret de pêcheur recording the glorious times of the Pêchothon ! Hein, comme à la CMN, co ? Welcome à l’Islande en distresse ! »
— Anti-stress, co !

Si tu me coupes tout le temps, je dis plus rien.

— Pardon.

N’empêche qu’il y avait eu mort d’homme.

— Mort on ne peut plus naturelle, co, puisqu’on n’en a pas parlé dans le journal.
— De toute façon, ce jour-là, le con n’a bu que de l’eau.
— Si l’eau était aussi bonne pour la santé qu’ils le disent, elle coûterait plus cher que le vin.
— Non, gast, ce qui l’a empoisonné, c’est quand il est passé devant la station d’épuration. Quand tu cours, t’as besoin d’air pur pour t’oxygéner les muscles.
— Je te dis, jamais l’île n’a été aussi dégueulasse. S’y avait pas les gens du “Caillou”, je te dis pas les dégâts. Deux tonnes de déchets, ils ont sorties de Port-Nicolas.
— C’est vrai mais Tudy est nickel.
— Tu sais comment faire plaisir aux filles de Tudy avec trois doigts ?
— Impossib’ ! Même si t’y mets toute la main ! — Tu plies l’annulaire et le petit doigt et tu frottes le pouce contre l’index _ et le majeur.
— C’est fin ! Tu mélanges, tout, co !
— Qui c’est qui mélange tout ici ? C’est pas une île, c’est un chaudron. Pourquoi crois-tu qu’on l’appelle “l’île de la Sorcière” ? Le diable tient la cuillère.

N’empêche qu’il y a eu mort d’homme. Les mauvais chrétiens et les esprits forts peuvent bien blaguer à bière-que-veux-tu, le con est mort et bien mort. Excusez la politesse, mais il n’y a pas d’autre mot. Pour une fois qu’à Groix, celui qui meurt est un con, je ne vais pas tourner ma langue (...)

A suivre !

La belle Mariée, suite : http://ile-de-groix.info/blog/spip.php?article12792