Rosa, rosarum, rosis … Rose, dont le nom se déclinait en latin, était une petite femme à la peau veloutée.

Des roses, elle n’avait rien, exceptés son corps gracile et sa vie pleine d’épines.

Rose, était ce que l’on appelle une vieille fille. « vieille fille, vieille guenille, vieux garçon, vieux chiffon », comme on disait ici, sur cette petite île perdue au large de Lorient.

Rien en elle n’était laid, mais elle avait cette allure craintive et furtive de ceux que l’on oublie, et aucun regard ne s’attardait sur elle.
Une noce était célébrée et Rose, pourtant conviée à la fête, restait sagement assise, les mains sur les genoux, contemplant la vie qui tournoyait.
Il es vrai que cette réserve, elle le devait à ses frères Tudy et Gwen, deux robustes gaillards, pour qui elle tenait la maison, lesquels, véritables cerbères, la gardaient avec soin.

Son horizon se limitait aux murs d’une vaste maison dans laquelle, du matin au soir, elle s’activait, lessivant les parquets, préparant les repas, lavant le linge et la vaisselle …

La maison toujours silencieuse, lorsque ses frères s’absentaient, s’ouvrait sur un vaste jardin que n’égayait aucune fleur.
Les allées très droites s’offraient à son regard, toutes bordées d’arbres fruitiers, desquels elle tirait ses confitures.
Les parcelles géométriques étaient toutes consacrées à la culture des légumes nécessaires à la maisonnée. La plus grande d’entre-elles, comme il se doit, se divisait et s’étirait en sillons rectilignes où poussait la pomme de terre.

Rien n’altérait le silence monacal de cette demeure où elle vivait recluse, hormis, parfois les voix trop fortes, qui trahissaient le vin que ses frères buvaient, accoudés au comptoir des nombreux cafés qui jalonnaient leur route du port à la maison.

Rose, la mal nommée, ne parlait pas et jamais n’évoquait un désir ou un rêve.

Un jour, était-ce en Juillet ou en Août, il faisait chaud, une de ces chaleurs accablantes qui attirent les doryphores aux carapaces luisantes, rayées de noir, et ventrues.
Malgré le souffle chaud, les gros bas noirs qui enserraient ses jambes, la blouse de nylon qui collait à la peau, il lui fallut sortir et tenter de chasser ces indésirables qui osaient mettre en péril, la base de l’alimentation familiale.

Rose était seule, mais sa tâche lui était toute désignée, et, c’est à pas tranquilles et chaussée de sabots qu’elle se dirigea vers le carré de pommes de terre.
Inlassablement, elle récolta un à un ces infatigables et voraces insectes, quand l’un d’entre eux se glissa entre ses seins humides. Les petites pattes procuraient un léger agacement sur cette peau vierge. Puis, la sensation se fit plus douce et elle éprouva presque, l’agréable plaisir que dispense la main qui caresse un corps aimé. Rose, s’étonna, attendit et suivit avec attention, sur sa peau endormie le cheminement de l’intrus vers son ventre.

C’est alors que Rose s’éveilla à la vie. Ses entrailles vibrèrent et, se libérant de sa blouse, elle s’allongea presque nue et s’offrit tout entière à cette nuée d’insectes.
Son corps dénudé, épousa la terre et vibra sous cette vague déferlante et chaude qui la submergeait.
Combien de tems resta-t-elle ainsi, unie à sa terre amante, aimante ? Nul ne saurait le dire.
L’ombre qui, peu à peu, gagnait le jardin et annonçait le soir lui fit reprendre conscience de la réalité. Elle revêtit sa blouse et rejoignit la maison à grandes enjambées.

Ses frères en rentrant la trouvèrent différente, chantonnante et … absente. Ils la regardèrent avec étrangeté, se demandant si elle n’était pas malade.
Des signes nouveaux étaient apparus : son corps s’était redressé, ses gestes s’étaient faits plus amples et assurés, son regard brillait d’un étrange éclat, et ses seins se gonflaient fièrement sous le fin tissu de sa blouse.

Non, Rose n’était plus la même et ils cherchaient en elle les prémices de quelque obscure maladie qui s’annonçait.

Jamais Rose ne fut plus la même, ses rires et ses chants faisaient résonner la maison et son regard garda cette douceur qu’imprime le bonheur.
Chaque après-midi, Rose se prit à regarder avec tendresse ce jardin où tout n’avait été que labeur et qui, dès lors l’attendait et l’unissait avec la terre qui l’avait faite Femme.

Ses frères l’entouraient et la surveillaient plus étroitement encore, car les regards dorénavant convergeaient et s’attardaient sur Rose. Mais, elle, restait lointaine et inaccessible, retenue par cet amour qu’elle savait partagé.

Terre, mer, vague, reflux. Oui, elle était née de cette île et s’était accouplée avec Elle dans une union secrète et indicible.

Un respect nouveau avait vu le jour dans les yeux de ses frères qui, pourtant, n’arrivaient pas à comprendre, moins encore à dominer, et gardaient le silence devant cet Être nouveau qu’était devenue Rose.

Jeanine GUERAN, un jour d’été de 199…