Nous sommes toujours trois filles avec leurs ânes attelés sur la voie verte Concarneau/Roscorff. Trois filles bien dépitées ma foi : une série de barrières cadenassées empêche de poursuivre sur ce chemin. Nous sommes bloquées au niveau d’un lotissement.

Une dame très aimable sort de sa maison et nous explique que ces cadenas ont été mis récemment car certains automobilistes avaient pris l’habitude d’utiliser la voie. "Mais, nous dit-elle, si vous voulez je peux vous guider pour rattraper la voie verte." Nous acceptons avec grand plaisir et la voilà qui nous emmène à travers les rues. Elle nous laisse face à une grande route dégagée avec la consigne de continuer tout droit puis de suivre les indications.

Que s’est-il passé dans la tête de la dame lorsqu’elle nous a indiqué cette route? Nous ne le saurons jamais vraiment, mais je pense qu’à un moment elle a oublié les attelages. La circulation est dense et nous trottons au milieu des voitures et des camions. Tout à coup, j’ai comme un doute et... Aïe aïe aïe ! c’est bien ce que je craignais : nous sommes sur une sorte de rocade et ce que j’aperçois au loin m’a tout l’air d’être un échangeur ! Au secours !

Pas question de faire demi-tour évidemment et pas question de paniquer nos ânes en montrant des signes d’angoisse. J’adopte donc un ton monocorde et lénifiant histoire de faire passer à Philomène, mon ânesse, le niveau élevé de ma zénitude. Elle s’en fiche totalement et continue, imperturbable, son petit bonhomme de chemin. Tant mieux, comme elle est en tête, c’est tout ce qu’on lui demande.

Nous arrivons maintenant au niveau de l’échangeur. Il a au moins cinq ou six entrées et les véhicules s’y engagent à grande vitesse et sans interruption. Comment allons nous nous enquiller dans ce trafic avec nos moteurs à crottin? Déjà, nous plaçons nos attelages côte à côte afin que les bêtes passent toutes les trois ensemble. Et nous attendons notre tour, prêtes à nous engager sur le rond-point à la première opportunité. Et là, miracle ! une camionnette, lancée sur l’échangeur, met ses warnings et fait signe aux véhicules qu’elle croise de rester à l’arrêt. Peu à peu la circulation s’arrête et les voitures qui sont restées sur le rond-point se garent sur le bas-côté. C’est le moment ! Les conducteurs sortent leur téléphone tandis que je donne le signal :"ALLEZ ! AU TROT !"

Obéissants, les ânes s’élancent tous ensemble au grand trot. Nous avons à peine le temps de faire un signe de remerciement que, déjà, nous quittons sans regrets cette zone de tous les dangers. Quel plaisir de retrouver enfin les petits chemins qui musardent à travers la campagne !.......................Elizabeth Mahé