Rapport de mer du patron du dundée « Marseillaise » LGX 2814 (ex G 870)
(Texte original du rapport de mer du patron Joseph Tallec)

Je soussigné déclare ce qui suit. Être parti de Concarneau le 15 septembre à 11 heures pour les lieux de pêche avec les vents du Sud à S.W. Jolie brise, route au W.N.O à midi. Le 18, j’observe 48°08 de latitude N. et 12° de longitude ouest, baromètre 745 J’ai fait prendre un ris continuons notre route ; à 17 heures je fais prendre un 2ème ris baromètre 740 et je fais mettre en cap route la nuit, cap à l’Ouest. Le 19 à 3 heures du matin, le 3ème foc vient à manquer défoncé par une lame baromètre 736. Je fais mettre le petit foc et reprendre le cap de nouveau. Les vents fraichissent toujours et sont d’une grande violence de la partie O.S.O. A 8 heures, la drisse de foc vient à casser et les vents soufflant de plus en plus fort, la mer démontée, je fais amener la grande voile et fuir devant le temps car le bateau ne peut souffrir de toile tellement le vent souffle en furie. À 13 heures, en fuite nous recevons une lame qui nous chavire  ; quand le bateau s’est relevé j’ai constaté que la lisse était en partie arrachée ainsi que des morceaux de pavois, le panneau de la chambre et le banc de quart. À 15 heures, tout en continuant à fuir nous recevons une deuxième plus violente que la première qui nous chavire de nouveau où nous avons failli y rester. À 10 heures, je prends les dispositions pour mettre à la cap, je fais hisser la voile sur 3 ris, le tourmentin sur le bout dehors, bâbord amure cap au N.O. et je fais mettre en cap, il était 17 heures 30 environ toute chose en ordre. 2 hommes de quart sur le pont nous recevons une 3ème fois une lame épouvantable qui nous chavire. Le bateau en se relevant a tellement craqué que nous craignons tous qu’il était défoncé.
Quand il s’est redressé, notre grand - voile était en lambeaux, la vergue cassée, les deux tangons cassés dont un enlevé le couronnement arrière ainsi que le tableau j’ai continué à fuir et fait mettre aux pompes, le brinquebale avait disparu, sauté sans doute quand nous avons chaviré. Je fais réparer une de fortune et commencer à pomper. Le bateau faisait beaucoup d’eau à peine que nous pouvions suffire : il était 18 heures 30 je continuais à fuir c’était notre seul salut et notre dernière chance tellement les éléments étaient déchainés ;
À 21 heures nous étions chavirés pour la 4ème fois quand le bateau s’est relevé, l’eau était sur la plateforme et notre fanal de mat avait été enlevé ; nous fuyons toujours et à 3 heures du matin nous étions abattus pour la 5ème fois toutes les lisses étaient enlevées les grands haubans de chaque côté. Les vents étaient d’une violence inouïe et saute au N.O. La mer avait commencé à tomber et à 7 heures j’ai pu établir des morceaux de toile et j’ai fait route sur Groix.

Je constate que le bateau n’est pas en état de naviguer à moins de subir une carène complète. Toutes les 30 minutes nous sommes obligés de pomper.
En foi de quoi le présent rapport sincère et véritable me réservant le droit de l’amplifier si besoin est.
Le Patron : Joseph TALLEC
Les matelots
J.Kersaho
G. Le Roel (ou Noël ?)

Les dommages causés au « Marseillaise » des suites de la tempête furent évalués par le patron à 26 000 FR et estimés à 10 000 francs par l’Inscription maritime.

Quelques précisions Pour montrer l’importance pour l’île de cette ultime tempête de la glorieuse histoire des dundées il faut se pencher sur le rapport du Commissaire Le Priol et tenter de détailler ce qu’il écrit.

Sur le plan du matériel :

Les bateaux.

Ces 6 dundées avaient été construits :
Pour deux d’entre eux cette année-là 1930 aux Sables d’Olonne (« Père Tudy » et « Joseph Anne »)
Le plus ancien avait 32 ans (« Deux Madeleine » construit aux Sables d’Olonne)
Deux d’entre eux avaient 24 ans « Jules Verne » construit à Belle-Ile et « Algésiras » construit à Paimpol.
Enfin, « Roitelet » construit lui aussi aux Sables d’Olonne avait 8 ans.
À chaque période de l’histoire des dundées il y eut une évolution plus ou moins importante dans leurs formes et des variantes selon les chantiers de construction. On ne peut tirer de ces naufrages une conclusion sur l’état des bateaux pas même de l’âge « avancé » du « Deux-Madeleine »
Les bateaux de Groix ont toujours été réputés pour la qualité de l’entretien qui leur était accordé par armateurs et équipages.

Sur le plan humain :

Les propriétaires armateurs
Tous ces bateaux appartenaient à des groisillons très souvent unis par des liens familiaux et généralement pêcheurs eux-mêmes.
Marius LE BULZE était le patron du « PERE TUDY » et aussi un de ses armateurs. Il en est de même pour Laurent Le Meillour, patron et co-propriétaire du « JOSEPH- ANNE ».

Les équipages
On peut constater qu’ils sont généralement de la même partie de l’île (Piwisi- Primiture) et même très souvent du même village (4/6 de Locmaria pour l’« ALGESIRAS » ou du bourg pour le « JULES VERNE ».

Mais ce sont surtout les liens de famille qui apparaissent et vont accentuer la douleur de ce drame.
Sur le « PERE TUDY », le patron Marius Le Bulze avait comme mousse à bord son fils Joseph âgé de 13 ans.
Sur le « JULES VERNE » le patron Pierre Guegan avait pour second son fils Edmond et sur le même bateau le matelot Jean Guillaume était le père du mousse Jean-marie 12 ans.
Sur le « JOSEPH ANNE » le deux frères Collober avaient respectivement 18 ans et 12 ans.
Sur le « ROITELET » le rapport officiel cite un passager « clandestin ».
Il s’agissait d’Auguste Nexer, dont le père Albert était le second du bateau, mousse à bord, mais n’ayant pas atteint l’âge officiel de 12 ans (né le 30 novembre 1918) il ne pouvait pas être « Inscrit maritime ». Cette situation était « de notoriété publique » à cette époque.

Cette tempête des 19 et 20 septembre 1930 qui toucha Groix et toute la Bretagne entama la superbe confiance des hommes pour leurs voiliers et signa à moyen terme la mort des dundées.
Les derniers thoniers à voile seront lancés en 1937.

En 1959, un des ultimes thoniers de l’île (le « Madeleine-Yvonne » ou le « Pot Piwisi » ?) débarquait son dernier thon sur le quai de Port Tudy et la page d’histoire sans doute la plus glorieuse du pays était définitivement tournée.

Pour les femmes de Groix ce drame, après tant d’autres où chaque famille pleurait ses disparus, fut celui de trop. Elles ne purent plus supporter la crainte de la perte d’un père ou d’un frère, d’un mari ou d’un fils, à chaque fois que l’océan se déchainait. Ces jours là l’île compta en plus 24 veuves et 80 orphelins

Victor Hugo dans son célèbre poème « Oceano nox » écrit ce vers
« … le corps se perd dans l’eau, le nom dans la mémoire »

Sauf qu’à Groix on se souvient, le monument au cimetière le rappelle et surtout les noms ne s’oublient jamais.

JC Le Corre 11 septembre 2019

Monument « A la mémoire des marins groisillons péris en mer »
Érigé en 1931 suite à la tempête
Statue du sculpteur Henri GOUZIEN