par Lucien Gourong

Le cinéma était alors exploité par Lucien Henri Ménager, un flamboyant rouquin, dont la belle épouse émoustillait les sens des jeunes marins de l’île aux pectoraux et biscotos gonflés aux bises océaniques et à l’iode de mer. Ménager, directeur et propriétaire de cinéma, avait tenu Le Family de Keryado (d’avant 1938, devenu aujourd’hui le City, petite salle de théâtre depuis une vingtaine d’années). Il en avait acquis en 1945 l’exploitation à Mr et Mme Pierre Moysan (Simon Gueran, dans le joli film témoignage qu’a réalisé Gilbert Nexer sur notre Cinéma des Familles, pensait qu’ils étaient Bellilois mais mon enquête ne m’a pas permis d’identifier leurs origines) qui étaient toujours les propriétaires des murs et qui le resteront jusqu’en 1956, année où Tudy Vaillant les leur achète. Beaucoup d’insulaires se souviennent encore de Mr. Moysan et de sa perruque ainsi que de son épouse, petite bonne femme de noir vêtue, préposée à la vente des billets. Marguerite, l’auxiliaire de l’épicière Mademoiselle Louise Faramin du Bourg, contrôlait à l’entrée les billets. Le couple Moysan avait fait édifier ce Cinéma des Familles au tout début des années 1930 (le cadastre de 1932 signale déjà le bâtiment). La façade actuelle, avec ses fresques écussonnées à l’italienne, a été réalisée bien plus tard par l’entreprise Del Din. Osvaldo Del Din était un tâcheron maçon qui avait quitté avec son frère César l’Italie du Nord pour l’Argentine, était revenu pour des raisons de santé cinq ans plus tard en Italie, avant de s’exiler en France, d’abord en Champagne, puis à Lorient où une entreprise les envoya à Groix participer aux travaux de prolongement de la jetée suette de Port-Tudy. C’était en 1933.

Avant notre Cinéma des Familles, existait une grande baraque installée dans le champ en face du bistrot de la grand-mère de notre copain Etienne, lui aussi, comme nous tous, fou de cinéma, sur la route de Port-Tudy, entre Ker Madeleine et la Villa Idéale. Je me rappelle encore l’antique piano mécanique à rouleau qui égrenait ses notes de chansons d’un autre âge et son billard russe avec ses 7 boules blanches et sa boule rouge, ses 9 trous et ses petites quilles de couleurs qu’il ne fallait pas faire tomber sous peine de pénalités. La mère Maria, une Tromeleue de Port-Lay mariée à Guérin Adam de Kervédan, les parents de l’inénarrable Seph Guérin, un vrai poète du peuple auprès de qui j’ai appris, et ainsi sauvée, la belle chanson de Jean Marie Tantôt, tenait ce bistrot depuis la fin du XIX siècle. C’est là que nos aînés, en tête tonton Michel, Francis Corlay, Michel Raude, Auguste Cadoret et bien d’autres, adolescents imberbes de trois à quatre ans plus vieux que moi, ont bu leurs premiers petits blancs secs à une époque où les tenancières, nommés cabaretières- elles étaient alors bien plus nombreuses que les mâles patrons d’estaminets- ne se posaient pas la question de savoir si les consommateurs avaient atteint l’âge adulte de la majorité fixée en ce temps-là à 21 ans. Merci Monsieur Giscard avec qui je n’ai jamais partagé la moindre conviction politique mais puisqu’il faut rendre à César...

Ma belle-mère, Marie Tristant de Kerohet, se souvenait bien de ce baraque d’un cinéma pas encore élevé au rang de 7e art, où, jeune fille, entre les deux guerres, elle vit le Napoléon d’Abel Gance. Je regrette de ne pas lui avoir fait préciser quelle version mais selon toute vraisemblance, il ne peut s’agir que de la muette sortie en 1927 car la sonore ne date que de 1935, année où avait déjà été bâti le Cinéma des Familles. Et comme elle était sûre que c’était dans la baraque, il ne peut y avoir de doute. Elle me raconta avoir beaucoup admiré l’inoubliable Greta Garbo dont Fellini disait qu’elle avait été la fondatrice de l’ordre religieux du cinéma. Marie Tristant me confia ne plus se souvenir du titre mais se rappelait qu’on y entendait la voix de la belle suédoise naturalisée américaine. C’était sans doute le film Anna Christie (1930) où résonna pour la première fois dans les cœurs cinéphiles amoureux l’écho de la voix aux accents nordiques de celle qui mettrait un terme définitif à sa carrière hollywoodienne en 194I après l’échec de « La femme aux deux visages ». Elle n’avait que 36 ans. S’il s’agissait de ce film, on peut en déduire que les Moysan n’avaient pas encore construit le Cinéma des Familles à l’embranchement du chemin du Gripp.

Le toit de la baraque du cinéma, me contait ma belle-mère, n’était pas très étanche. Les spectateurs y apportaient leur parapluie. La pluie est rare à Groix qu’elle peine à arroser, elle si petite dans l’immense océan – fallait qu’elle la trouve notre île, disait ma meumée qui affirmait que lorsqu’on voyait clair le continent, c’est qu’il allait pleuvoir et quand on ne le voyait plus c’est qu’il pleuvait. Les jours d’ondée et d’averse, une armée de parapluies se déployait dans la baraque. Elle me disait avoir entendu lors d’une séance où un grain soudain tambourinait le toit de la baraque – mais c’était sans importance car il y avait encore de nombreux films muets-, cette réflexion : Mais, madame, vous pourriez baisser votre parapluie, je ne vois plus l’image. Mais Madame ce n’est pas mon parapluie, c’est celui que tient l’actrice. Digne réplique à la Woody Allen de La Rose pourpre du Caire.

à suivre