Christian Perron

ancien maire et conseiller général de Guéméné sur Scorff
(époux d’Anne-Marie Boterf, propriétaire du Cinéma des familles)

La cérémonie civile aura lieu samedi 5 novembre, à 10 h 45, au crématorium de Kerlétu.
Selon la volonté de Christian, ni fleurs, ni souvenirs mais des dons pour la SNSM de Groix ou pour la Fondation du Patrimoine Bretagne.

Nous rendons hommage à ce militant dont le souvenir restera longtemps vivace dans sa commune.

voici le texte de Ricardo Montserrat Galindo‎ joint à son annonce :
"Christian Perron, le grand-père des mes enfants, communiste, résistant auprès du FLN en Algérie, puis, élu maire, conseiller général, dans le Morbihan, auteur d’un théâtre vraiment populaire, vient de s’éteindre après une année de souffrances imméritées. Je l’aimais et l’admirais. Ci-dessous, ce que j’avais écrit en préface de l’édition des spectacles qu’il avait écrits, avec et pour le peuple de Gueméné-sur-Scorff" :

"Pourquoi irions-nous au théâtre voir ce qui arrive et non ce qui NOUS arrive ? Federico Garcia Lorca.
Pour un théâtre populaire de proximité
Du passé faisons table rase... Nous ne sommes rien, soyons tout !
Christian Perron, le maire et conseiller général de Guémené-sur-Scorff, mais aussi l’auteur des trois beaux textes que vous lirez ici, qui ont été choisis parmi une quinzaine d’autres tout aussi émouvants, a souvent chanté ces paroles de l’Internationale. Il en connaît même la version bretonne que Marcel Cachin chanta devant les grévistes de Douarnenez. Bourgeois et aristocrates ont souvent moqué ces deux vers ravageurs sans jamais en saisir l’espérance douloureuse des damnés de la terre pour qui elle fut écrite.
Pour des raisons que ceux qui connaissent son histoire familiale peuvent deviner — un attachement tripal au pays que lui ont laissé des ancêtres batailleurs, des parents résistants, une expérience forte dans l’Algérie et le Maroc de la décolonisation, une fidélité sans faille à des idées fraternelles, une culture encyclopédique et un amour des bonnes choses et des bonnes gens — Christian Perron a vite compris qu’on ne peut changer l’Histoire que si on la change avec ces bonnes gens, d’abord en les écoutant, en les soutenant, en les aidant à résister aux violences qui leur sont faites, en les défendant contre le mépris et l’injustice, puis en leur permettant de comprendre pourquoi ce qui arrive leur arrive.
Il a compris qu’on ne peut demander aux gens de changer le cours de l’Histoire, de leur histoire, que s’ils savent qu’ils en ont une, s’ils la connaissent, s’ils peuvent la raconter, s’ils peuvent la juger, en rire ou en pleurer.
Bien sûr, il y a les cours d’Histoire à l’école – il devrait y avoir les cours d’Histoire – mais quel prof d’histoire expliquera au fils d’un rmiste qui a perdu son emploi aux abattoirs de volailles de Pontivy que tout a commencé avec Napoléon, ou à une jeune immigrée qui ne sait plus qui elle est, que son histoire a quelque chose à voir avec Abdel Kader ou Jules Ferry. Bien sûr, il pourrait y avoir la télé – Ah, les Jacquou le Croquant, les Pain noir et autres splendides leçons des Marcel Bluwal, Stellio Lorenzi et Claude Santelli de la grande époque du service public ! Mais foin de nostalgie, sous la pression de l’économie marchande, les professeurs font passer le Programme, préparent aux Examens, mais n’enseignent pas leur histoire aux futurs citoyens qu’ils sont censés préparer à la vie. Hormis Arte et de rares chaînes thématiques, la télé se complaît dans la médiocrité, ressassant à satiété des histoires américaines, des séries policières, des drames sordides, mais peu souvent notre histoire qui n’intéresse les publicitaires que lorsqu’elle est sensationnelle. Les petites gens ne sont rien, de leur passé, les publicitaires font table rase pour pouvoir mieux leur vendre du rêve à bon marché.
Christian Perron, féru d’histoire locale, gratte dans le passé des petites gens dont les beaux esprits disent qu’il n’en ont pas, (bien qu’il suffise de se promener dans les rues de la ville pour la voir réapparaître, gravée dans la pierre des linteaux, dans les gargouilles, les colombages), confondant ce qui est de l’ordre de la mémoire et ce qui relève du souvenir. Archéologue de l’oubli, il exhume des histoires dont personne ne se souvient et qui fondent pourtant la mémoire d’une Bretagne meurtrie qui n’a pourtant jamais perdu perdre sa propension au rêve, et un humour gaulois qui lui permet de passer entre les gouttes, et fondent donc la mémoire de ses enfants, histoires qui tiennent la dragée haute aux productions américaines.
Pas de Robin des bois, mais l’incendiaire Marion du Faouët qui détroussait les collecteurs d’impôts ; pas de Joss Randall-Papillon mais Jean-Marie Le Guellec, modeste garçon de ferme qui, pour avoir aimé plus haut que lui, tomba dans la machine judiciaire et parvint à en sortir, pas de roi Arthur mais Konomor et Morvan, pas de Peaux rouges mais les Bonnets de la même couleur que l’on pendit aux arbres sur la route qui menait de Rennes à Versailles... C’est aussi tout un petit peuple de curés, de paysans, sorciers bas-bretons, maquisards ou jeunes conscrits en Algérie, de moines gastronomes, marquis fauchés, paysannes espiègles, qui, chacun à sa manière changèrent non pas la grande Histoire, mais le regard qu’avaient les pov’Bretons sur l’Histoire, le pouvoir, la justice. Les riches en avalèrent leurs crêpes de travers. Ainsi l’exemplaire Corentin Le Floch des Sentiers de la Liberté. « Il habitait au village de Canquizerne... Sans être très riche, il n’était pas, loin de là, parmi les plus pauvres. Il possédait sa ferme. De ce fait il ne dépendait guère des seigneurs du lieu. C’était un avantage considérable. Il avait même un droit d’attelage. Il possédait un cheval et une paire de bœufs. Il savait lire, il signait et écrivait un peu. Sa maison existe encore... Même si les linteaux ont été démodés (...)»
Dans ce préambule, tout est dit et prend sens : la maison modeste qui a perdu de son allure mais qui est toujours là, l’indépendance du laboureur qui possédait sa ferme et le droit au travail — comme tout un chacun à Guémené, il y a une trentaine d’années. Dans la mise en scène de 1994, une vidéo montrait les personnages, un grand-père et ses deux enfants, visitant la maison, belle façon de signifier que le passé est inscrit dans le présent, que les jeunes qui acceptent de repasser sur les traces de leurs aïeux pourront un jour se retourner et affirmer : Nous sommes les petits enfants de ceux-là et nous emprunterons ces sentiers-là ! Et M... à ceux qui voudraient nous faire passer par les autoroutes à péage du beni-oui-ouisme, les fenêtres payantes du consumérisme, ou qui voudraient que nous prenions les wagons plombés du train du chômage et de l’exclusion.
Et quel chemin pour ce simple héros sachant à peine lire, propose Christian Perron ! L’Histoire est un mouvement et non la photographie désuète d’une époque périmée. Corentin, mis au courant des prémisses de la Révolution par un mendiant raconteur d’histoires, va porter à Paris les doléances de son village, en costume pourleth, dérogeant à l’étiquette qui voulait imposer aux députés le port de l’habit noir, et devient au sein du Club des Bretons le propagateur des idées nouvelles — oh, pas de grandes idées, des propositions frappées au coin du bon sens relatives à la vérité sur les prix, la justice fiscale, la lutte contre la misère et la maladie.
« Les laboureurs aisés ne devraient pas avoir le droit de posséder des chèvres. Elles devraient être réservées aux pauvres qui auraient le droit d’user des terres vagues et des communs...
Il faudrait aussi supprimer le droit d’aînesse. Que nos enfants aient au départ la même chance sur la vie.»
Pensez-vous pour autant que la justice triompha, que le bien l’emporta sur le mal ? Non, Christian Perron n’est guère optimiste, ou plutôt, en digne fils de résistants, il est un pessimiste actif, il sait que le combat est sans cesse à recommencer. Corentin est assassiné pour de mauvaises raisons par de mauvais curés qui pensent que vouloir le bonheur sur cette terre de misère signerait la mort de l’Eglise et de Dieu, comme si les hommes n’avaient pas une aptitude inguérissable à fabriquer leur propre malheur ! Il n’y a pas d’amour heureux, chantait Aragon. Il faut cependant aimer l’amour, aimer les hommes plutôt qu’un Dieu qui aimerait les hommes, répond Christian Perron, qui a gardé de ses cours de caté une dent contre les curés kostik qui prêchent ce que jamais ils ne pratiquent.
Le futur maire de Guéméné – et qui sait, comme Corentin, futur député – faisait dire à ses héros en guise de conclusion devant le cadavre du laboureur, que ce n’est pas la mémoire de l’homme qu’il faut conserver mais la mémoire de ce qu’il a fait, plus précisément de « ce à quoi il a participé». Il n’y a pas de héros, il n’y a que des périodes héroïques, que les médias appellent périodes de crise, où chacun devient par la force des choses, indignation ou sentiment d’injustice, le héros de sa propre histoire, participant par là-même à la grande Histoire. Victoire de l’intelligence collective sur le fatalisme individualiste qui prône un pernicieux Chacun pour soi et tous pourris.
Les forces du passé s’accrochent à leurs oripeaux, dit Corentin. La brutalité ramène au rang des bêtes et j’aurais mieux fait de m’occuper des miennes, cela m’aurait changé les idées. Les Jean-Marie qui préfèrent être humiliés plutôt que d’agir, il y en a toujours eu et il y en aura toujours...
En bon Breton, héritier d’une histoire tourmentée, Christian Perron sait que le chemin est mal pavé. Il lui suffit d’une tournée électorale pour voir dans les regards éteints, les teints brouillés, les dos voûtés, les paroles hésitantes, que la volonté de changement est inégalement distribuée. Cette société basée sur la disqualification, la compétition à outrance, pousse les plus faibles dans le fossé, leur appuie sur la tête pour les noyer. Quand le vol et la corruption sont des sports nationaux, quand l’immoralité règne au plus haut niveau, quand les crimes commis contre la dignité des peuples sont tus, les errements des petits sont mauvaise monnaie courante.
C’est pourquoi Christian Perron met aussi en scène des méchants, des vrais qui pourraient tenir la dragée haute aux Annibal Lector du Silence des Agneaux, des criminels endurcis. Il retrouve là la tradition hugolienne remise à l’honneur par un Foucault qui affirmait que c’est à la façon dont une société suscite le crime, le réprime et le punit qu’on peut la juger, c’est aux criminels et aux monstres qu’elle engendre qu’on peut mesurer sa déliquescence. Les camp allemands, les goulags staliniens, les prisons surchargées américaines et les centres de torture en Irak l’ont amplement démontré.
Ainsi, après Le Guellec, qui deviendra un sacré assassin quand il se rendra compte que ce sont ses gardiens qui devraient être punis pour le mal qu’il font, ses juges pour l’avoir condamné avant de l’avoir jugé, ses officiers et ses gendarmes pour abuser de leur pouvoir contre les plus faibles, après l’impitoyable Marion qui refuse que les hommes abusent d’une femme parce qu’elle est femme, pire que femme, rousse, pire que femme rousse, Bretonne, pire que femme rousse et bretonne, pauvre ! et fait payer aux hommes œil pour œil, leur iniquité, Christian Perron met en scène la plus grande sérial killer de l’histoire bretonne : Hélène Jégado, dont le procès fut vécu en Bretagne avec plus d’intensité que celui des sœurs Papin au Mans ou de Dreyfus à Rennes.
Tout compte fait, dans ce bas monde, fait dire Christian à son empoisonneuse, rien ne s’oublie. Et de nous montrer que l’addition des petites violences commises contre une enfant, le spectacle quotidien des lâchetés et des turpitudes peut faire de chacun de nous, si le terreau est propice, et le diable sait s’il l’était chez la Jégado, un monstre. Hélène affirmait tranquillement devant les pauvres gens que la meilleure façon de changer le monde était de se débarrasser des mauvaises gens. Et elle, qui avait appris le ménage chez le riche et le curé, le faisait de la manière la plus expéditive : adieu coq trop bruyant le matin, chat trop gourmand, amoureux infidèle, yeux inquisiteurs, époux maladifs, voisins médisants, mères désespérées et enfants chétifs. Elle fut d’ailleurs la première à en pleurer la disparition, alléguant que ce n’est pas le renard qui déclare être nuisible, que la mort est quoi qu’on en dise la fin de toutes choses, et que celui qui la hâte ne fait qu’obéir au dessein divin. Son intelligence n’enlevait rien à sa folie. Les juges, devinant qu’il y avait grande subversion à laisser penser qu’une bonniche pouvait juger et et zigouiller plus puissant qu’elle, prirent tout leur temps pour condamner à mort celle qui «avait dérangé l’ordre établi, leur ordre, le bon déroulement de leurs affaires » sans tenir compte de son irresponsabilité, bien qu’elle fût atteinte d’un cancer fatal.
Texte émouvant, que L’abominable vie de la fille Jégado, d’une grande modernité, qui met le doigt dans la plaie de notre début de siècle. La folie gagne ceux qui n’ont plus de cadres sociaux, moraux, éducatifs et culturels pour les soutenir. L’aveuglement des possédants, lesquels pour complaire à leurs actionnaires, suppriment les droits élémentaires des personnes, le droit au travail, à l’éducation et à la santé fait naître dans les coins les plus tranquilles du pays une violence qu’il sera bien difficile de maîtriser. Le nombre croissant de déclassés qui mendient de Rennes à Brest, de jeunes routards avec chiens, de raves mortifères et de pistes suicidaires dans nos villages lui donne raison.
Table rase du passé ! Année après année, depuis 1989, Christian Perron ouvre dans les terres vagues de la mémoire collective de grands chantiers. Parfois, ce sont les cauchemars des charniers oubliés qu’il ressuscite, ainsi son beau récit de la guerre d’Algérie, “Qu’ils étaient beaux, nos vingt ans...” conté du côté des parents des appelés, de leurs voisins. Il y affirme que l’humanité survit à la barbarie ; ceux qui savent l’amour de la terre savent aussi l’amour de la vie engendrée par cette terre, le bon sens paysan ne se laisse pas longtemps berner par les roueries des fauteurs de guerre. Parfois, ce sont des rêves utopistes auxquels il redonne vie, ainsi son Pontcallec ou la révolte ambiguë, pétri de tendresse pour ces magnifiques perdants qui tentèrent trop tôt ou trop tard de faire le printemps en hiver, et l’été à Noël.
Ah, le grand ménage de la petite et la grande Histoire mêlées que le Guémenois ordonne, le courant d’air qui fait claquer les portes des préjugés, qui met le linge de famille à sécher aux fenêtres, ouvre les grandes eaux pour nettoyer écuries et étables, fait l’inventaire des armoirées, des buffets et des maies, retrouve les clefs égarées des celliers, perce les fûts et les coffres, relit les correspondances perdues dans le secret des secrétaires, rouvre les cercueils et exhume les cadavres du passé ! Place nette faite, Christian Perron nous convie à nous asseoir à une table recouverte de lin blanc, brodé de dentelles pourleth, dans une atmosphère revivifiée, la mémoire retrouvée, les vérités rétablies, les mensonges mis à mal, la paix faite avec les voisins et les morts, pour festoyer, rire et chanter ensemble.
Car on festoie beaucoup chez Christian Perron. Nous ne sommes rien, soyons tout, devient dans ce pays que les disettes, les affameurs et les accapareurs ont frappé si cruellement au cours des siècles passé : Nous n’avons rien, mangeons tout, voire buvons tout ! Et de préférence dans le rire et dans la bonne humeur. L’andouille, les crêpes trempées dans le lait caillé, le bon cidre et le bon vin, le lambig, le couscous, le potage ont leur place sur scène, car si le spectateur a des oreilles, il a surtout un bon coup de fourchette, un nez fin, une fine gueule et une bedaine... ecclésiastique. La Jégado, dans sa folie, a la sagesse de diluer ses poisons dans du vin cacheté, du Cahors s’il vous plaît, ou du cidre de l’année mis en bouteilles à la fin février, quand la lune décroissait, et par temps clair, fabriqué avec les meilleures pommes, du potage et des desserts maison. Elle est si bonne cuisinière, dit la chanson, les presbytères sont de bonnes maisons, où les caves regorgent de bon vin.
Les hommes selon Christian Perron ont un corps et pas seulement une chair à canon ou à ANPE, pas seulement un portefeuille et une carte bleue. A Guéméné, les hommes ont toujours mangé ensemble à la fortune du pot après les travaux des champs, ont toujours gardé une place pour l’indigent, et réglé leurs différends autour d’un verre.
La bonne nourriture chasse les mauvaises humeurs et délie l’esprit. On chante en français et en breton des chansons et des gwerz qui permettent de dire, sans ennuyer la compagnie, ce que tous pensent des événements. On ne gâte pas une bonne andouille-purée en se fâchant, et on apaise une légitime colère d’une rasade de gnole. Avale un coup de lagout chistr, ça te remettra les idées en place. Parfois les Pourleths sont drôles quand ils ont bu un peu de gnole.
Clin d’œil au camarade René Fallet, ami de Brassens et de Perret, Christian Perron n’hésite pas à appeler au secours les Martiens, afin qu’ils viennent sauver la spécificité bretonne, l’économie andouillère, l’industrie kreizhbreizhe, le service public et le développement durable. Dans une rafale de rires, ponctués de hoquets, de rots et de pets retentissants, les hommes verts disent non à la technocratie bureaucratique et néo-libérale qui ne reconnaît que la valeur de l’argent et jamais celle des gens, qui prend les Bretons pour des sauvages. Non à des anonymes, tapis derrière des textes obscurs et labyrinthiques, Non à des sermons arrogants et oui à des dialogues amicaux, de vrais échanges autour d’une assiette bien pleine, après un travail bien fait. Oui aux coups de gueule, aux colères autour d’un verre ou d’un concert de Servat et non aux ragoûts de langue de bois, arrosée d’eau privatisée par Suez. Oui à des fêtes des sens, fêtes du palais, fêtes des corps, fêtes du travail partagé, du pain partagé, de l’amitié partagée et non aux disparitions quotidiennes de ce que nous sommes.
Le rire est libérateur et subversif, le rire est généreux, il est communicatif et, dans les mois noirs de la vie, il a permis aux Bretons de faire la nique à la mort et au découragement, à condition qu’il soit collectif et ritualisé. Les marchands de loisirs taxés voudraient que l’on rie seul devant sa télévision, que l’on rie à l’unisson des boîtes à rires, des rires préenregistrés sur des blagues formatées entre deux coupures publicitaires.
Christian Perron demande à ses spectateurs de rire ensemble... d’eux-mêmes, et c’est là toute l’innovation de la forme théâtrale qu’il propose à ses concitoyens. Les spectateurs sont les acteurs ou leurs voisins, leurs copains, leurs collègues, leurs cousins. En seize ans, ce sont, chaque année, une centaine de Guémenois qui ont participé à l’élaboration et aux représentations de ses texte. Acteurs, musiciens, chanteurs, techniciens, couturières, cuisinières, d’ici une décennie, tout le pays aura joué un bout de son histoire, ou l’aura ramendée, cousue, décorée, peinte, rabotée, affichée, dessinée, mise en musique, etc.... Trois jours par an ! Trois seulement. Le spectacle est ensuite remisé dans la grenier de la mémoire collective, oublié pour mieux renaître à coups de souvenirs et de réminiscences.
Mieux, chacun peut reconnaître dans l’œuvre collective ce qu’elle lui doit : une anecdote ici, un aphorisme là, une plaisanterie, une façon de dire, une pensée, un commentaire, un rire, un chagrin. Et c’est merveille de voir lors des trois représentations annuelles, le spectacle sur la scène et son pendant dans la salle, le rire qui monte quand le communiste apparaît en soutane, quand le révolutionnaire d’antan devient le proprio de la nouvelle cuvée, quand le petit mal fichu joue le grand homme et le beau mec se laisse volontiers ridiculiser.
C’est toute l’humanité de Christian Perron d’avoir su donner au peuple réuni pour l’occasion le bonheur de SE voir, agrandi, anobli, admiré, considéré. C’est toute sa sagesse de lui permettre de découvrir une histoire qu’il n’avait jamais oubliée mais qu’il ne se rappelait plus, la pensant vide de sens et sans intérêt. C’est toute sa richesse politique de cette geste qui justifie autant d’efforts remis sur le métier : ce théâtre-là revivifie les symboles, leur redonne du sens et avec le sens, ouvre la voie à des actions communes, des attitudes communes, redonne fierté et orgueil aux membres de la communauté, et change l’atmosphère. Et en cela, c’est un théâtre populaire. Mieux, un théâtre populaire de proximité. Promenez-vous dans Guémené, et vous sentirez cette fierté naturelle, sans ostentation, cette coquetterie, cette élégance désuète, côtoyant un joyeux irrespect pour les convenances et les habitudes, à peine a-t-on franchi la porte d’un café ou d’un commerce.
Christian Perron, l’air de rien derrière sa pipe, sa barbe argentée et ses yeux clairs, en même temps qu’il éclaire le paysage urbain, redonne de l’éclat au patrimoine, bouleverse en profondeur le paysage humain. Il apprend à ses concitoyens à dire oui aux formes symboliques de violence et de rupture que sont la manif’, la grève, l’occupation de la poste ou la perception en danger, la chanson, la musique, le théâtre, le cinéma, la danse. Non seulement, elles rompent le silence, changent la façon de dire, d’entendre, de regarder mais elles donnent un sens à ce qui n’en avait apparemment plus, donnent une expression à ce qui était tu, caché, tabou, secret, rend dans sa totalité ce qui était si complexe qu’il était impossible de l’exprimer par un simple non.
Le non de Christian Perron, est comme sa table rase, qu’il a débarrassée de son fatras de non-dits pour la remplir de bons mets et de bons mots, comme sa scène où toute la comédie humaine trouve sa place, comme son andouille tutélaire, riche de savoir-faire, de saveurs, de fraternité et de solidarité. Lisez ce qui suit et pourletchez-vous les babines. L’eau qui vous viendra à la bouche est celle de la fontaine de La Fosse, vous y trempez le bout du pied, c’est le cœur tout entier qui s’en trouve réjoui.
Ricardo Montserrat,
écrivain.