Photo Ouest-France

Il y a quelques jours parut sur Ouest-France un article évoquant le retour de l’huître bretonne, l’huître plate, la seule, l’unique présente à l’origine sur nos côtes.

Quel rapport avec Groix, me direz-vous ? He bien, le couple d’ostréiculteurs de la rivière d’Etel interviewé dans l’article a décidé de donner un nom à ces plates de retour sur ses parcs : La Tonnerre de Listrec. Tiens donc, "Tonnerre" ? Cela ne sonnerait-il pas un peu grek ? Eh bien oui, et voici pourquoi :

L’histoire familiale raconte qu’Il y a dans les 120 ans, mon grand-père maternel, âgé de 3 ans, quitta son village du Méné à Groix pour embarquer avec toute sa famille maternelle : parents, oncles et tantes, cousins et sa grand-mère Marie-Mélanie THOMAS née YVON, sur un thonier pour s’installer au fond de la rivière d’Etel, suite à la suggestion du recteur de Locoal-Mendon, l’abbé Kersaho, lui-même natif de Groix, qui, conscient des difficultés et gros risques de la pêche, les avait informés de cette toute nouvelle activité qui démarrait sur la rivière : l’élevage des huîtres.

C’est ainsi qu’ils débarquèrent à la pointe du Verdon à Locoal où il fallut tout monter, les femmes et les enfants vivant sur le bateau le temps que les hommes construisent leurs premières cabanes. Gros pari s’il en était de tout quitter pour repartir de rien mais une première famille groisillonne s’était déjà lancée un peu plus au fond de la rivière et semblait réussir.

Évidemment, l’installation de ces nouveaux arrivants ne fut pas obligatoirement vue d’un bon oeil au départ, ne serait-ce que parce que suite à la création des parcs ostréicoles, les habitants avaient moins accès au goëmon dont ils se servaient pour amender les champs. Les nouveaux arrivants apprirent le métier, comment choisir les parcs les plus propices, préparer et entretenir le sol de ces parcs, gros boulot s’il en est, comment capter le naissain (ce que j’ai vu faire avec les tuiles chaulées) charrier les huîtres dans les gabirolles, s’arracher les doigts à les manipuler, détroquer, etc...

A cette époque dans la rivière ne vivait que l’huître plate. Elle y naissait, s’y développait, s’y reproduisait tout à loisir, assurant par là-même la subsistance de ces nouveaux chantiers. Tout cela se passait plutôt bien, la famille continuant à implanter de nouveaux chantiers de part et d’autre de ce fond de la rivière, au fur et à mesure des mariages, aux noms des Le Grel, Yvon, Thomas, Davigo, Tonnerre, etc... C’est ainsi qu’au lieu-dit l’Istrec (l’huitrière en breton), Emilien Tonnerre et son épouse Flora, une cousine de mon grand-père, installèrent leur propre chantier, a priori dans les années 20. Mais jamais ces familles n’oublièrent leurs origines groisillonnes, continuant à cultiver les liens avec leurs familles restées sur l’île ou s’y rendant régulièrement, s’en racontant et transmettant aux générations suivantes les et leurs histoires de Groix.

Mais l’huître est un produit fragile, et voilà que quelques décennies plus tard, cette si belle et si savoureuse huître plate que j’eus tant de plaisir à déguster dans mon enfance se trouva attaquée par les premières épizooties, jusqu’à l’éradication qu’on pensait totale fin des années 60-70. Les ostréiculteurs de la rivière pour continuer n’eurent d’autre choix que de se tourner vers l’huître creuse, portugaise au départ, puis celle-ci devenant victime à son tour de sévères épizooties, l’huître japonaise, toujours présente de nos jours mais régulièrement atteinte elle aussi par diverses épizooties, épizooties qui conduisirent hélas à la fermeture d’un certain nombre de chantiers.

Toutes ces péripéties incitèrent les nouvelles générations d’ostréiculteurs de la rivière d’Etel à s’interroger sur leurs pratiques. Première question posée, celle du milieu dans lequel évolue leurs huîtres, celles-ci y étant particulièrement sensibles. C’est pourquoi il y a plus de 20 ans ils ont entamé, sur la rivière, un gros travail en collaboration avec les agriculteurs de la rivière, à l’aide d’une structure commune innovante, pour reconquérir la qualité de l’eau. De même, quand leur a été proposé de travailler à partir d’huîtres nées en écloserie ou des triploïdes issues de manipulation génétique, ils ont refusé pour en rester aux huîtres naturelles nées en mer. Enfin, certains prirent conscience de la "surfragilité" des huîtres quand elles sont élevées dans une trop grande promiscuité sur les parcs d’où un retour à un élevage bien moins intensif. Choix difficiles certes, fragilisant leurs chantiers d’un point de vue économique au premier abord, mais qui s’avérèrent les rendre plus résistants au final face aux dernières épizooties, option payante donc. Voilà donc résumé tout le travail en commun que firent ces descendants groisillons avec les autres ostréiculteurs de la rivière d’Etel pour s’échiner à cultiver un produit le plus naturel et de la meilleure qualité possibles, dont vous pouvez profiter encore aujourd’hui sur la totalité de ces chantiers.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là, car ils étaient loin de s’attendre à ce que tout cet acharnement soit payant à ce point ! Car, ôh surprise ! voilà qu’il y a quelques années, on constate le retour, sauvage si je puis dire, de quelques toutes petites huîtres qu’on ne croyait plus revoir dans la rivière : des petites huîtres plates ! Ils n’osent y croire, attendent de voir comment ça évolue, mais si ! C’est bien cela ! D’année en année en quantité toujours un peu plus nombreuse, l’huître plate est en train de revenir !! Preuve s’il en est que la bataille de l’eau est gagnée !!

Et c’est là qu’on retrouve Emilien et Flora Tonnerre, précédemment cités. Car c’est leur petit-fils, et sa femme désormais, qui continue leur chantier, de cette génération qui s’est battue tant que tant pour la reconquête et de la qualité de l’eau et d’un élevage naturel de l’huître. Et c’est eux qui, avant de commencer à commercialiser à nouveau cette huître plate de la rivière, décidèrent de lui donner ce nom : La Tonnerre de Listrec. Si ça ne sonne pas grek, ça !!!

Alors, si je n’avais qu’un conseil à donner, si vous ne passez pas loin, profitez-en pour arpenter au hasard ce fond de la rivière d’Etel, non seulement les lumières comme les paysages y sont magnifiques, mais humant dans l’air et dans les huîtres comme un petit parfum groisillon vous le saurez, vous le sentirez, vous êtes en pays connu.

Merci aux membres de ma famille maternelle qui surent nous transmettre leur histoire, dont mon oncle Paul Le Grel qui n’est plus là mais nous avait rédigé, à nous les descendants de ces exilés, une brochure retraçant les liens familiaux qui nous relient tous, à Jean-Noel Yvon et sa femme Tifenn qui ne m’en voudront pas, je l’espère, d’avoir pioché certains éléments sur leur blog pour me permettre de compléter certaines lacunes, en espérant n’avoir trahi personne et m’excusant s’il y subsiste néanmoins quelques inexactitudes. Si pour expliquer le pourquoi du nom de La Tonnerre de Listrec, j’ai pointé sur le chantier du couple Emilien et Flora Tonnerre, l’histoire des chantiers d’origine groisillonne sur la rivière continue aussi avec le chantier de mon grand-père YVON à la pointe de Locoal, repris par mon cousin germain, Pierre, de même que le chantier Le Grel sur la pointe du Verdon, et peut-être d’autres encore (la famille est grande, possible que je ne sache pas tout)... avec les mêmes préoccupations quant à la qualité de leur travail.

Renée Blorec