par Lucien Gourong

C’était notre paradis. Et pas un petit, un immense paradis qui de l’île nous ouvrait portes et fenêtres du monde. C’était aussi notre lieu de rendez-vous et de rassemblement, notre refuge, notre antre, notre repaire.
En un mot notre Eldorado. Comme le petit Toto du film de Guiseppe Tornotora (Cinéma Paradiso-1988), nous les enfants de chœur de la paroisse, nous fréquentions le ciné du patronage de l’abbé Baron le jeudi après-midi –en ce temps-là on attendait avec impatience l’arrivée de la semaine des 4 jeudis avec l’espoir de voir quatre fois plus de films- et le dimanche nous nous précipitions vers notre Cinéma des Familles. A condition que la cote de l’office catholique du cinéma affichée sur l’un des piliers à l’entrée nord de l’église Saint-Tudy ait accordé au film programmé, selon une échelle de 1 à 5 (de la notation « A voir sans problème » à celle de « Interdiction absolue » en passant par la « Déconseillé »), son autorisation à la vision par la ribambelle d’enfants que comptait alors l’île.

Quelle calamité lorsque l’on était réquisitionné comme choriste aux vêpres du dimanche après-midi. Le rôle nous privait de notre séance dominicale ! Nous envions ceux de l’école du diable- appelée école de la Trinité mais dans l’île Lucifer a souvent fait bon ménage avec le Saint-Esprit- qui eux se rendaient au cinoche sans l’autorisation de notre Sainte Mère l’Eglise. Car tout le monde se retrouvait en ces temps à notre Cinéma familial, les gamins catholiques, les garnements laïcards, les bandes de jeunes gens du Bourg, de Locmaria, de Quéhello, les familles de Piwisy et celles de Primuture. Même le clergé en soutane et les bonnes sœurs en cornette, quand étaient programmés les péplums évangéliques du genre « Samson et Dalila » (1949) de Cécile B. Demille et autres « Golgotha » (1935) de Duvivier. Toute la communauté des Filles du Saint-Esprit, domiciliée dans ce que l’île nommait le couvent à Kermuntion, qui animait l’école de la Saint-Famille était présente à la projection du « Jeanne d’Arc » (1948, sortie en France en 1949) de Fleming où la bouleversante Ingrid Bergman arrachait des larmes à toute l’assistance. Car à cette époque-là, messieurs-dames, au ciné, on pleurait, on riait, on applaudissait, on hurlait, on sautait sur son fauteuil, on s’éclatait, on manifestait avec ostentation joies, peurs, transes… On le vivait, quoi, ce cinéma-là.

Si au patronage Saint-Tudy de Landost, édifié en 1909, le clerc projectionniste tonsuré nous passait sur un 8 mm datant de Mathusalem les Laurel et Hardy, les Charlot, les Max Linder et autres films burlesques de l’héroïque épopée du muet, au Cinéma des Familles, route de Port-Tudy, dans ces années cinquante, aucune garnement de nos âges n’aurait raté « Davy Crockett, roi des trappeurs » (1955) de Foster, « La Plume Blanche » (1955) de Webb, « Jean Lafitte, dernier des corsaires » (1950) de Landers et les hilarants « Visage pâle » (1948) et « Le fils de visage pâle » 51952) de l’impayable et irrésistible Bob Hope qui, lorsqu’il passa le colt à gauche en 2003 à l’âge de cent ans, fit couler une larme débordant d’empathie rémanente sur ma joue.

Ce cinéma-là nous donnait alors l’envie irrésistible de nous glisser dans la peau des héros pelliculés. Sur les ponts des dundees désarmés dans le vieux bassin et dont nous n’avions pas conscience que, entrés en agonie, leur mort programmée était aussi celle de la fabuleuse aventure de la folle passion de la voile pour le vent, nous étions un jour pirate, le lendemain mousquetaire ou indien, la semaine après gangster ou cow-boy, le mois suivant flic ou soldat. Nous livrions au fort du Gripp, alors abandonné et en piteux état, des batailles héroïques à coups d’arcs et de flèches, d’épées en bois, de pistolets et fusils bricolés de bric et de broc. Nous admirions Johnny Weissmuller, indomptable Tarzan, compagnon enamouré de la belle Jane sur lesquels nous fantasmions en imaginant leurs sauvages et torrides ébats sexuels en pleine jungle vierge, Henry Fonda et ses pistolets dégainés plus vite que ceux de Lucky Luke qui pourtant depuis 1947 tirait plus vite que con ombre, l’athlétique Victor Mature et sa chevelure flamboyante.

A propos, Victor Mature était l’un des acteurs principaux du péplum biblique La Tunique (1953) de Henry Koster, premier film tourné et projeté en cinémascope couleurs. Il y avait à gauche de l’entrée du Cinéma des Familles un imposant panneau qui recevait les grandes affiches des films. Celle de La Tunique avait été en partie déchirée et dans la partie basse ne subsistaient plus que la mention Film en ciné..scope coul…. Les lettres m,a, e,u,r avaient disparu dans les déchirures dont il était impossible de préciser si elles avaient été volontaires ou accidentelles. Alors que nous passions devant la façade du Ciné, notre bon copain Daniel Béven (qui nous a quitté voici un peu plus d’un an) laissa tomber : « Oh ! un film en « scopecoul ». Croyez-le ou pas, on le surnomma scopecoul, pseudonyme que nous avons tous gardé et utilisé quand nous parlions de lui. Lors de son décès, c’est un coup de fil d’un ami commun qui m’annonça : Scopecoul est mort. Mais son souvenir vivra toujours en moi. Comme l’art cinématographique !

(...) à suivre