Dans notre beau pays, à la démocratie et à la justice irréprochables, on sait tous, par exemple, que nommer les auteurs (membres de l’OAS), de leurs crimes amnistiés, conduit irrémédiablement à une condamnation pour diffamation.
De glissement en glissement, on nomme aussi diffamation, dire une vérité qui chatouille l’amour-propre de responsables à la susceptibilité épidermique.

On en arrive maintenant au glissement du sens de l’expression "devoir de réserve".

Lors de mes débuts professionnels, le devoir de réserve (qui se confondait souvent avec la "discrétion" ou le "secret" professionnels) d’un employé de banque lui enjoignait de ne pas dénoncer le montant des avoirs des clients (ni même le montant de leurs découverts). Institutrice, il ne me serait pas venu à l’idée de signaler en classe la situation familiale particulièrement difficile d’un élève. Le "devoir de réserve" dans ce cas tombe sous le sens.
Plus tard, infirmière de secteur psychiatrique, soumise au secret professionnel, je n’aurais pas dévoilé que le fils mongolien d’un vieux chirurgien très réputé côtoyait dans son unité de soins le fils d’une famille bourgeoise, condamné pour assassinat mais exempté de peine parce que schizophrène. Moindre mal, je n’aurais pas parlé pendant leur hospitalisation, de la présence de tel écrivain, ou réalisateur de télé, ou maire de grande ville ou encore de la préparation d’une chambre pour l’hospitalisation d’office qui risquait d’arriver à un préfet.

Par contre, après 1968, toutes les actions publiques des soignants dénonçant les conditions déplorables de soins dans certains hôpitaux n’ont jamais été considérées par les autorités comme un "manquement au devoir de réserve". Certaines de ces autorités étant même parties prenantes du combat pour un service public honorable.

De glissement en glissement, on en arrive maintenant à ce que des employés se plaignant de leurs conditions de travail soient réprimandés par des cadres à l’autorité abusive.

On interdira bientôt à des représentants syndicaux de dénoncer des patrons voyous, coupables de détournements de biens sociaux, ou même dépeceurs de leur entreprise, comme on en connaît. Les camarades qui occupent leurs locaux pour protéger leur outil de travail et le font savoir, seront traînés en justice pour "manquement au devoir de réserve".

Les représentants du personnel, siégeant dans les différentes instances paritaires, n’auront plus le droit de communiquer les informations qui leur seront transmises, bien qu’au compte-gouttes et à la fumée des cierges ! (comme les licenciements et autres plans sociaux)

C’est ce qu’on appelle, dans notre beau pays à la démocratie et à la justice irréprochables : LES PROGRES DU DIALOGUE SOCIAL.