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Lettre à un ami

Mon cher François

Quand j’ai annoncé au bureau que j’allais passer seul 15 jours en Bretagne, j’ai vu quelques sourires et pas mal de questions dans le regard de certains.
Nombreux sont ceux qui ont dû se demander où j’allais et pour quoi faire en plein hiver sur une île perdue de Bretagne ?
Un stage de méditation ce n’est pas son genre. Se ressourcer ? C’est à la mode mais il n’en a vraiment pas besoin. C’est grave docteur ? Et Groix, c’est où ?
Non ! Tu sais combien je suis curieux et tout simplement, j’avais l’occasion de découvrir une île en hiver. Une vieille tante y possède, depuis quelques années, une maison de vacances et m’a proposé de venir y passer quelques jours. « Tu seras seul, tu te débrouilleras ! »
Je passe sur les détails de l’installation mais depuis une semaine je découvre un monde à mille lieux de l’image d’Epinal de l’île bretonne perdue au milieu des tempêtes, isolée une bonne partie de l’hiver et quasiment désertée par ses habitants qui vont se réfugier en face, sur « La grande terre » comme on dit ici.
Je t’avoue que j’y ai cru quand, arrivé à l’embarcadère de Lorient, j’ai appris que le bateau ne passait pas à cause du mauvais temps. C’est donc vrai. Oui je te le confirme mais ça n’arrive qu’une ou deux fois par an et encore. A côté des bouchons quasi quotidiens de Paris, c’est uniquement pour faire un peu parler des ’îles et de la Bretagne , tu sais, là où il pleut tout le temps.
En plus , les tempêtes font de si belles images !
Si je te disais que je n’ai pas passé une journée depuis que je suis ici sans voir un coin de ciel bleu ou un rayon de soleil avec quand même un peu de « crachin » en cette saison. Bravo la météo nationale !

Quant aux îles désertées l’hiver, voici ce que j’ai découvert la semaine dernière.

Un dimanche de février sur l’île de Groix que peut-il donc se passer ?
Certains vont à l’église, d’autres dans les chapelles environnantes et après ?
Une affiche annonce le 1er Salon des Collectionneurs. Pas une bourse d’échange non, pas une foire non plus juste un salon. Quand j’ai vu le monde qui entrait et sortait de la salle des fêtes et les voitures sur la place, je me suis demandé d’où ils venaient tous et si le programme n’avait pas changé. On pourrait penser qu’il y a une loterie, une séance de cinéma ou une réunion électorale mais non. Ils venaient tous pour le Salon.
Que pouvait donc cacher ce salon ? Qu’est ce qui pouvait attirer tant de monde ?

Ma première impression fut… une odeur. En entrant dans la salle j’ai tout de suite senti qu’il se passait ici quelque chose d’inhabituel. Des odeurs de mon enfance, celles du grenier du grand père, de la cave de l’oncle Jean et de l’armoire aux trésors de la grand-mère me revinrent en mémoire (eh oui même les odeurs ont une mémoire !)
Des odeurs qui se mélangèrent au fur et à mesure de ma visite. Ce n’était pas un voyage dans le futur qui se déroulait ici mais un tour du monde dans un passé plus ou moins lointain.
Oui, un vrai tour du monde.
Sur le sable d’abord. J’ai trouvé des centaines de petites tubes de toutes les couleurs contenant un peu de sable de tous endroits au monde qui comme Groix ont la chance d’avoir des plages.
Le sable et les minéraux voisinent avec des billets de banque de tous les pays (avec ou sans plage). Certains venant de nations aujourd’hui disparues, d’autres de nations n’ayant jamais existé (Il paraît qu’on ne les avait pas « reconnues » !) J’ai eu une pensée pour ceux qui crurent un jour pouvoir vivre libres dans un pays qu’ils pensaient être le leur. Que sont-ils devenus ?
Emigrés, déplacés, abandonnés. L’histoire malgré ce qu’on en dit est un éternel recommencement. Seuls les costumes et les acteurs changent mais la pièce est (trop) souvent la même.
Après les billets j’ai trouvé des pièces, bien rangées, elles aussi de tous les pays, certaines très anciennes. Avaient-elles vécu au fond d’une bourse en vieux cuir ou au fond de quelque poche plus ou moins usée. A moins que la cassette d’Harpagon les ait conservées comme neuves jusqu’à nos jours. Il y en avait même une en or, trouvée à Groix dans un jardin 150 ans après que son propriétaire l’ait perdu. De l’or à Groix ? Ça devait être à l’époque du thon ou alors un étranger de passage.
J’ai cherché en passant un collectionneur de timbres mais, comme les pin’s la mode est passée ou alors il est en vacance sur une autre île.
Et les billes, celles qui déformaient nos poches et déclenchaient des bagarres dans les cours d’école, elles ont dû rester dans une boite au fond d’une armoire
En parlant d’école il y avait aussi une belle collection de plumes et de porte-plume. Il n’y manquait que l’odeur si particulière de l’encre violette de notre enfance.
Dans une île de pêcheurs, on ne pouvait pas éviter les « dents de la mer ». Pas celles des requins non, mais des dents de morse ou de cachalot gravées par les marins d’autrefois et alignées comme pour une parade . A coté d’elles, des poissons sous toutes les formes et toutes les couleurs.
Plus loin j’ai vu Tintin, ou du moins ses voitures miniatures. Cela m’a fait faire un beau voyage de Chicago au Congo en passant par le pays des Soviets ou même sur la lune.
Parmi des jouets anciens, j’ai vu un petit train en bois qui ne savait plus où aller, les aiguilleurs devaient être en grève, et qui ne voulait pas s’arrêter. A son vieil âge, il n’était pas sûr de pouvoir repartir alors il tournait, tournait, tournait…
Des centaines de cartes postales, toutes de Groix m’attendaient dans la seule association « officielle » de collectionneurs ; des passionnés qui au fil des ans ont trouvé près de 5000 cartes de l’île. Et surtout ne leur dites pas que certaines se ressemblent. Elles sont toutes différentes mais là il faut être spécialiste ! De toute façon, chacune raconte une histoire, il suffit de lire au verso, mais là aussi, parfois, c’est très difficile : l’encre vieillit mal et cache sans doute bien des secrets.
Des « Semaines de Suzette » voisinent avec des peintures d’artistes locaux qui, elles aussi, ont leur histoire. Des coquetiers regardent des muselets de bouteilles de Champagne pour voir s’ils pourraient faire un bout de chemin ensemble.
Il me faudrait des pages et des pages pour tout te raconter.
On verra ça à mon retour à Paris mais avant je vais encore profiter de mes vacances insulaires.
A bientôt
Pierre

Post-scriptum : J’en ai sans doute oublié mais je les garde pour l’année prochaine pour le 2ème Salon car c’est sûr il y en aura un autre. Il reste tellement de trésors dans les maisons de Groix pour nous faire ouvrir de grands yeux émerveillés comme ceux des enfants.
Mais au fait, nous ne sommes tous après tout que des enfants sauf que certains le restent plus longtemps que d’autres.
On les appelle parfois des collectionneurs.
Merci à tous ceux qui nous ont fait partager leur passion un dimanche d’hiver sur l’île l et.. à l’année prochaine.

Sauf erreur j’ai rencontré à ce salon :
Un arénophiliste, qui est aussi lithophiliste et minéralophiliste. un billetophiliste, un calamophiliste, un ferrovipathe ,un numismate, des placomusophilistes, des cartophiles et des bibliophiles, un autophiliste tintinophile, un ludophiliste, un coquetiphiliste et un ou deux autres dont je n’ai pas trouvé le nom. Qu’ils m’en excusent !

Jean-claude Le Corre _ A Groix 2 mars 2016