Photo Jean-Michel Crouzet

Je suis allé l’autre jour, aux grandes marées d’équinoxe, essayer de ramasser quelques ormeaux, sans grand succès, juste suffisamment pour pouvoir en retrouver le gout si particulier.
Sur le chemin du retour, je me suis souvenu d’une histoire que j’avais lu il y a bien longtemps au sujet de cet étrange animal appelé aussi « oreille de mer ».
J’ai retrouvé le livre en rentrant et… je l’ai relu en entier, avec gourmandise. Dans de nombreuses pages je me croyais à Groix tant la vie insulaire racontée ressemblait à celle du pays.
Ce livre a pour titre « Sarnia » (nom latin de l’île de Guernesey) où son auteur G.B. Edwards était né en 1899. Sur plus de six cents pages ! (en édition de Poche) c’est l’histoire d’un insulaire qui raconte sa vie sur cette île entre la fin du XIXème siècle et 1960.
Mais ce qui semble être une autobiographie n’en est pas une car, en fait, son héros est sorti de l’imagination de l’auteur.

« Durant ces quatre-vingt ans, Ebenezer Le Page n’a pas quitté son carré de tomates, sauf pour quelques courses en ville où il va toucher sa pension ou de courtes parties de pêche dans le Channel. Il ne s’est jamais marié, préférant à la compagnie d’une épouse celle de sa soeur Tabitha qui, en mourant à un âge avancé, le laisse à sa solitude.
Naturellement, il a connu beaucoup d’aventures, mais de celles qu’on rencontre dans une île , mis à part les effets sur lui de la Première Guerre Mondiale et de l’occupation allemande durant la Seconde.
Il a également connu, fréquenté, beaucoup de gens, ceux d’abord qui constituent sa vaste famille (« la moitié de l’île sont mes cousins et les cousins de mes cousins ») aux personnalités et aux destins très divers, d’autres qu’il a aimé ou détestés et c’est l’histoire de ces rapports d’amitié, d’indifférence, d’amour et de détestation qui constitue en fait le tissu ramifié et complexe de sa narration. » (Extrait de l’Avertissement de la première édition en français parue en1982)

J’ai rapidement retrouvé son histoire des oreilles de mer que je vous laisse apprécier en tant que pêcheur ou gourmet.

« Ce que je préfère au monde comme nourriture, ce sont les oreilles de mer, mais on n’en trouve pas toujours Mon père m’emmenait avec lui en ramasser. C’était toujours à la marée de vive eau, quand la mer est vraiment basse ; et il fallait entrer dans l’eau jusqu’aux genoux pour les attraper. Si c’était de nuit et par beau temps, une grosse lune brillait sur les rochers, le sable humide et l’eau. Mon père avançait plus loin que moi et en trouvait davantage, mais les plus accessibles, il me les laissait. J’avais un crochet et un seau et il soulevait une grosse pierre pour me montrer, je voyais alors cette bestiole noire, collée dessous. Je n’osais pas respirer de peur qu’elle sache et se referme, parce que alors un bâton d’explosif n’aurait pas pu la décoller. D’un geste brusque, je tendais mon crochet et la faisais tomber dans le seau. C’est une drôle de bestiole quand on la regarde de près. Sa coquille est percée de trous sur le dos, mais je ne sais pas à quoi ils servent.
Ma mère s’y entendait pour faire cuire les oreilles de mer. Lorsqu’elle avait séparé de la coquille la partie comestible, elle frottait les bords noirâtres avec une brosse à récurer jusqu’à ce qu’ils soient parfaitement propres, et c’était un sacré travail. Elle les plaçait ensuite ente deux torchons et les battait avec un fer à repasser pendant une demi-heure ou plus. Elles sont dures comme du cuir, mais elle remontait ses manches : elle avait les bras musclés ma mère. Elle était heureuse à ces moments-là. Elle chantait des cantiques pendant tout ce temps et on pouvait l’entendre dans toute la maison.
Quand les oreilles étaient suffisamment aplaties et attendries, elle les faisait frire sur le feu dans la poêle en fonte puis elle les laissait mijoter au four pour finir la cuisson. Il y a des gens qui les font revenir avec des oignons mais ma mère était contre. Elle disait que ça tuait le goût et gâchait le jus. Elle aimait les manger simplement accompagnées de pomme de terre à l’eau.
Quand la pêche était fructueuse, elle en mettait une partie en conserves. On les payait quatre pence la douzaine si on les achetait mais elles valaient bien ça. Après les avoir nettoyées et battues, elle les faisait bouillir longtemps ; ensuite elle les conservait dans le meilleur vinaigre aromatisé de feuilles de laurier, dans des bocaux hermétiques.
Le bocal était rangé sur l’étagère avec les pots de confiture et, à mon retour de l’école, on me donnait quelquefois une oreille de mer au vinaigre, pour mon thé avec du pain et du beurre.
Je ne peux pas décrire le goûts des oreilles de mer ; ça ne ressemble ni au poisson, ni à de la viande, ni à de la volaille. Elles ne ressemblent à aucune autre nourriture sur terre » .

Ami lecteur insulaire ou non, je vous souhaite d’avoir autant de plaisir que moi à vous plonger dans cette histoire. Les longs mois d’hiver seront plus faciles à passer. En attendant la prochaine Grande marée !

Source : « Sarnia » de G.B.Edwards. Collection Point n°1570 Jean-Claude Le Corre à Groix le 1er novembre 2019

PHOTO SARNIA