où l’on constate à quel point l’île a changé en près de 20 ans !!

Marin fougueux pendant plus de trente-cinq ans, pêcheur intrépide des côtes d’Irlande au large de l’île de Groix, Valentin Bihan a toujours eu le mal de mer. " Oui ! Malade à chaque marée, depuis la première à onze ans, à bord du thonier Louis-Bihan, et jusqu’à la dernière, comme patron de chalutier ! " Et pendant trente-cinq ans, jusqu’à ce que sa santé le contraigne à jeter l’éponge, Valentin a pris la mer avec résignation. Sans se plaindre, " habitué " comme il dit. Ni à la houle ni au tangage. A cela, jamais. Habitué à ramper les premiers jours entre le pont et sa couchette, blanc comme un mort, " à rendre le petit déjeuner du départ et puis rien que la bile jaune ", les jambes coupées, anéanti, et écoeuré à la seule vue des " vive-la-joie " de l’équipage, qui, à peine sortis du port, entamaient, pour se mettre du coeur à l’ouvrage, d’interminables libations. " Comme ils ont pu se foutre de moi tandis que je rendais l’âme : " T’as vu le patron ? " Mais Valentin s’accrochait, Valentin tenait bon. Apaisé ou pas, il faisait plus que sa part de travail quand le bateau arrivait en zone de pêche et qu’il fallait s’occuper du poisson. Que faire d’autre quand on est né à Groix, sinon défier la mer ?

Les pères des pères avaient été marins ; les fils le seraient donc. Sans trop se poser de questions. " La pêche était un métier d’hommes " et la vie de l’île réglée sur les mouvements des bateaux. " Il y eut jusqu’à trois cents thoniers dans l’île, vous imaginez ? Les couleurs et le bruit des voiles, les grincements des poulies, les cris, les bruits de charrette, l’odeur de bois, de corde, de sel ; et l’effervescence sur le port le jour de la grande partance... "

Thons en surplus

On n’annonçait pas de date de retour. Il n’y avait ni moteur, ni radio, ni même de la glace pour conserver le poisson. Alors, quand on revenait, au gré des courants et du vent, les thons suspendus tête en bas le long du pavois, on n’avait qu’une urgence : vendre la marchandise. " Des senteuses montaient à bord humer et trier le poisson. Sur trois cents thons pêchés, on devait parfois en jeter cent cinquante ! Alors le patron essayait d’amadouer la senteuse... Ma femme sait trop comment se fait la sélection pour que je lui fasse jamais avaler une boîte de thon ! "

La femme est là, qui trottine dans la maison trapue de Locmaria, lit dans les prunelles de son homme et ne lâche qu’un discret " à peine le temps de se connaître et de se dire adieu... " quand il évoque drôlement la fugacité des escales : " Même pas usé une paire de draps ! "

Ici bat le coeur de Groix. Ici frémit son âme. Ici, rue de la Belle-Vue, claquent des verbes conjugués au passé qui expliquent le présent ; des phrases qui parlent du siècle sur une île qui fut rude, qui fut forte ; des mots " sans chiqué ", sans bémols, qui peignent de couleurs vives les paysages de l’île, qui font parler ses fontaines dotées de cent pouvoirs, bruisser tous ses lavoirs des confidences de femmes, et résonner le port de sons qui sont éteints. La voix de Valentin vous éveille à ces bruits, ces histoires, ces secrets que la géographie confirme mais ne vous révèle pas. Le passé ? Oui. Le passé hante Groix. " Il la ronge, il l’écrase, il l’étouffe ! " s’emporte Guy Tonnerre, qui tient le Bar de la Jetée, à la merci d’une lame. " On vit tous de nostalgie, l’oeil sur le rétroviseur ! Ah ! joli passé et vertueuse histoire ! Avec des héros magnifiques honorés au musée ou inscrits au club du troisième âge ! Ce passé et nos anciens sont même ce que nous avons de plus beau. Mais où est la relève ? Où est la dynamique ? Voulez-vous que je vous dise ? Le passé nous enlise et cette île est à vendre ! "

Amorphe, dit-il. Affable mais amorphe. Préservée mais sursitaire. Somptueuse mais suicidaire. Glorieuse mais indigne. Orgueilleuse _ ô combien ! _ de son sol d’une richesse et d’une diversité archéologiques fascinantes, de ses réserves d’oiseaux marins nicheurs, de son rayonnement maritime _ " Savez-vous que Groix fut jusqu’en 1940 le premier port thonier de France ? " _ de sa tradition de secours aux bateaux naufragés et d’une solidarité exemplaire devant la mort. " A Groix, on ne meurt jamais seul, et toute l’île est là, y compris la chorale, quand il faut dire adieu. " Mais chaque ancien qui part n’emporte-t-il pas un peu de la poudre d’or de Groix ? " C’est sûr ! affirme Valentin, l’esprit de Groix fout l’camp ! Il faut entendre les jeunes Groisillons oisifs annoncer joyeusement, sans gêne aucune : " Je vis très bien du RMI ou du chômage ", ou se vanter de survivre aux crochets des parents qui les couvent _ " Petit coco, mange pas de poisson, tu sais bien qu’il y a des piques !" _ pour comprendre que tout a bien changé. "

Tout ? Le phare est pourtant là sur la pointe de Pen-Men, avec ses cent dix marches, ses quatre éclats toutes les vingt-cinq secondes et Christian, son gardien _ son " électromécanicien " _ amoureux et poète, qui dit " la France " pour désigner le continent. Les Grands Sables, de plus en plus fréquentés, offrent toujours, avec des couleurs de lagon, la plus surprenante plage convexe d’Europe. La lande paraît intacte dans le sud de l’île, parcourue de bruyère, et les roches découpées ne devraient plus subir l’outrage de constructions arrogantes puisque un tiers de l’île est classé et les deux tiers inscrits au périmètre des sites sensibles. D’ailleurs, il faut voir le soin apporté par les Groisillons à la restauration et à la parure de leurs maisons basses, ces pentys aux murs épais conçus pour offrir peu de prise au vent. On les croirait peints de la veille ! Blancs au soleil ou dans les tons pastel (sous l’influence de deux maçons vénitiens débarqués à Groix dans les années 30), avec des volets de couleurs très vives, puisqu’on finissait ainsi les restes de peinture du bateau !

Alors ? Alors, il y a qu’après la guerre l’élan de Groix fut brisé. Que la pêche a sombré, les armateurs préférant s’installer à Lorient ou investir dans la pierre avec leurs dommages de guerre que miser sur Groix. Que les femmes ont délaissé l’agriculture et abandonné leurs sillons, ces minuscules rubans de terre qui striaient autrefois le sol de Groix. Que la population, réduite à une poignée de noms de famille (et notamment Tonnerre !), s’est resserrée autour de son église, qui pointe toujours vers le ciel, avec à la place d’un coq un thon d’acier triomphant conçu par un ancien maire forgeron. Et que toute l’organisation de l’île a sombré corps et âme.

Il y a ceux qui sont partis et reviennent passer leurs vieux jours, ce qui fait dire au maire, Dominique Yvon, que " la retraite est la principale activité économique de Groix ". Une activité qui s’épuise, même si le solde migratoire est ainsi positif et assure à l’île une vie de bourgade douze mois de l’année. Il y a ceux qui s’accrochent, malgré le manque de perspective d’emploi et, malgré leur jeune âge, ne peuvent imaginer vivre loin de Groix. " Moi ? J’en crèverai ! " assure un jeune maçon. " Et moi, dit un marin dont la femme et les enfants vivent à Rennes, je préférerais divorcer plutôt que de quitter l’île ! " C’est que, " vraiment, soyez sincère, vous avez déjà vu une île plus belle que Groix ? "

Le crêpier et le fleuriste

L’orgueil des Groisillons ! C’est une telle chance, voyez-vous, d’être né Groisillon ! Ils vous le disent ainsi, très simplement, navrés pour vous que vous n’en soyez pas. Et catégoriques sur le fait que vous ne puissiez le devenir. " Ce n’est pas un adjectif, c’est un état de naissance ! " précise une commerçante. Et Claire Dubois, la présidente de l’association La Mouette, qui anime l’écomusée, préfère prendre les devants et modestement se classer parmi " les estivants ", malgré son installation à Groix il y a quelque trente ans. Mais bien des Groisillons disent encore " étrangers ", si ce n’est, pour rigoler, " les doryphores ", ces insectes coléoptères qui, selon le Petit Larousse, " causent de grands ravages ".

Seulement voilà. Malgré les efforts des élus pour ancrer durablement un tourisme " raisonnable " dans l’économie locale, les Groisillons, depuis longtemps, semblent avoir levé le pouce et déposé les armes. Retranchés " comme le petit village gaulois " dans leur île. Et paralysés par des liens inextricables au sein de la communauté : le regard sévère de ses membres qui décortiquent les vies _ " Ouvrir une crêperie ? Celui-là bouffera en deux mois tout l’argent de sa mère ! ", _ leurs jugements sans indulgence en cas d’échec _ " C’était cousu de fil blanc ! En voilà un qui peut toujours ramer pour égaler le grand-père ! " _ et leur méfiance viscérale pour les activités non traditionnelles _ " Fleuriste ! Fleuriste à Groix quand les jardins regorgent de fleurs ! "

Le fleuriste se porte bien, merci. Et le crêpier. Le boulanger. Les pharmaciens. Les aubergistes. Les trois quarts ne sont pas de Groix. S’y plaisent _ " à condition de ne jamais se mêler des affaires de la communauté ". Mais le nouveau recteur s’en va. Il est des greffes qui ne prennent pas. " Avant, fulmine Sébastienne, qui gère gaillardement le Café de l’Escale, il y avait sur l’île des champs d’orge et de blé, chacun cultivait son sillon de salades et de patates. Aujourd’hui, les maisons sont entourées de pelouses et l’on ne trouve plus une botte de persil ! Avant, les gens élevaient des lapins, des poules, une vache. Plus la moindre basse-cour, et pas un litre de lait ! On sortait la bateau tous les jours, par tous les temps, sauf à la fête de la Vierge. Aujourd’hui, on voudrait que la sole, le turbot, la lotte et la langouste tombent toutes seules dans le bateau pour faire la sieste l’après-midi, aller à la plage le samedi, regarder la télé le dimanche !.. Avant, on rêvait de s’en sortir pour aider sa vieille mère et peut-être lui payer un voyage à Lourdes, car elle n’avait jamais quitté l’île. Aujourd’hui, on reste dans ses jupes et on lorgne sur sa petite pension. On n’a plus d’amour-propre ! On n’est plus combatif ! On va faire des courses à Lorient et on revient sur une chaise longue verser des larmes sur les Groisillons au cimetière ! "

C’est à l’église du bourg qu’on a croisé Marie Le Calvez. Elle venait y faire un petit tour, comme chaque jour. On ne pouvait pas la manquer. Elle avait un petit visage fin, des yeux malicieux et un petit béguin de dentelle sur ses cheveux gris-blanc. Elle aussi nous a parlé de son île, de son grand-père marin qui parlait le breton mais exigeait qu’elle soit éduquée en français, " même pour le catéchisme ! ". De l’époque des thoniers et même du petit Paul disparu tôt en mer, avec lequel, dès l’enfance, elle faisait des projets. Puis des conserveries _ elle en a connu quatre _ qui employaient les femmes et où elle était devenue, avant-guerre, déléguée syndicale, " parce que c’était juste et chrétien ". Et de beaucoup de choses encore qui ont fait vibrer Groix. A cheval sur deux siècles, lumineuse et coquette, elle a toujours porté la coiffe. Mais l’épingle qui doit la fixer est devenue douloureuse à ses doigts. Et il y a, de nos jours, un vrai problème de repasseuse...

Le Monde 24 juillet 2002