La nouvelle ci-dessous m’a été transmise par Marjorie fin aout. Je n’ai pas jugé pertinent de la publier au milieu de toutes les annonces d’animations de cette époque. Hélas, le décès de sa grand-mère est intervenu avant que je ne respecte son souhait. Marjorie, contactée, m’a autorisée à le faire en ajoutant un texte écrit pour les obsèques de Mme Métayer.

Ivre d’air

Elle est belle. Elle est assise, près de la fenêtre, avec un maintien de reine, les jambes croisées et les mains délicatement posées sur ses genoux. On croirait voir un tableau : la baie vitrée, offrant le ciel, encadre son corps menu, frêle. Elle tient là-dedans : dans quarante-sept kilos de grâce.

Parfois j’ai envie de la couronner. Pourquoi les joyaux seraient-ils réservés à une lignée ? Certains sont nés avec un port de tête de Maharaja et un magnétisme solaire, ils sont faits pour porter des rubis. C’est ainsi. Parons-les.

Puis je comprends qu’elle n’a pas besoin de tout cela. Majestueuse comme elle est, elle me confie que la sagesse du plus grand, c’est de se faire discret.

Alors dans cette chambre bleue livide, son ultime espace terrestre, on se fabrique de bonnes heures, et nos bijoux sont des douceurs. Trônent sur la table ronde, des carrés de chocolats. Qu’est-ce qu’elle aime çà ; la voir se régaler est une pure joie.

« - Mange donc ! me dit-elle.
- Ah non je n’ai plus faim !
- Mais c’est justement çà la gourmandise ma p’tite chérie, c’est de manger sans faim ! ».

Elle fait partie de ces personnes qui ont toujours mangé ce qu’elles voulaient, sans jamais prendre un gramme. Soyons francs, le monde a besoin de vérité : la vie est injuste. C’est le principe premier.

Le second c’est que l’on ne va pas s’en sortir vivant. Je ne sais pas s’il faut le dire, mais nous, cela nous permet de rire !

Elle est remarquable : 90 printemps, des joues roses et pas une ronce de peur.

Et pourtant il y’en aurait des raisons... d’avoir peur. Il n’y a qu’à passer dans le couloir : vieux recroquevillés - effectivement l’homme est un roseau pensant, il se plie, mais ne rompt pas - odeurs nauséeuses de corps enfermés et de pores qui ne s’ouvrent plus ; peaux froissées par le fer des années ; cris stridents d’esprits rongés par les regrets ; et la mort, qui se fait désirer…

Quand je la regarde, lors de ces après-midi partagées, je me dis : « Quelle humilité ! ». Toi, si vaillante autrefois, te voilà tel un oiseau déplumé. Te voilà à la merci de tous, dépendante de chacun. Toi qui as toujours hissé l’étendard de la liberté ! Toi qui as construit la forteresse de ton propre bonheur ! Toi, l’indomptable !

Désormais, sans l’aide d’une tierce personne, il t’est impossible de retrouver la verticalité. Cette tierce personne, une inconnue, te fait la toilette, intime. Elle tire ta chasse d’eau et coupe ta dinde. A toi, qui préparais des poulets du dimanche pour une flopée de gamins, rouge écrevisse et affamés. Jadis…

« Ma p’tite chérie, tu me promets de te trouver un homme à l’opposé de toi hein ?
- Promis mamie.
- Tu sais ton grand-père avait le cœur sur la main. Il était si généreux qu’il aurait pu donner son âme au diable. Même pas la vendre, la donner ! Heureusement que j’étais là pour l’éclairer. »

Dans cette maison de retraite, à l’architecture cubique et froide, je vivais des moments hors du temps. Le bonheur n’est vraiment pas là où on le pense. J’étais bien avec elle. Je ressentais une paix indicible, qui m’immobilisait. Je restais là, comme si le temps m’avait oubliée, dans une présence joyeuse. C’est peut-être véritablement cela : tenir compagnie.

Avec elle je n’avais rien à prouver, aucun rôle à jouer. J’aimais partir à la nage dans son regard bleu océan, j’étais comme absorbée, incapable de revenir au rivage.

D’ailleurs j’expérimentais cette sensation délicieuse, qu’on était ensemble pour l’éternité.

Le soleil commençait sa descente, et je dis à ma grand-mère :

« Je ne vais pas tarder à y aller mamie.
- D’accord ma p’tite chérie. Tiens tu prendras ça. »

Elle me donnait toujours un peu de monnaie, pour mon bus ou pour acheter du chocolat ou des caramels.

Je rangeais la monnaie lorsqu’elle ajouta :

« Dis, avec cet argent tu voudras bien m’acheter des couches ? L’hôpital n’en fournit pas. Te trompes pas surtout. Il me faut du ‘S’ et je veux celles en coton. »

Je restais figée quelques longues secondes.

Pour la première fois de ma vie, ma grand-mère ne me donnait pas de la monnaie pour acheter des bonbons, mais pour acheter des couches, pour elle, à la pharmacie.
J’ai alors senti résonner, contre chaque paroi de mon cœur, la vérité éternelle de l’éphémère.

Je lui répondis que ce serait avec plaisir. Je pris mes affaires, l’embrassais tendrement sur sa peau cristalline, et partis.

Après être passée à la pharmacie, je rentrais chez moi. Je me posais sur mon canapé, et je ne pus quitter des yeux ce paquet de couches culottes pour incontinence, posé là, sur ma table. Je restais des heures à le regarder, intriguée, comme si un génie pouvait sortir à tout moment de ce paquet.

Nuit blanche. Mon eau frémit. Toujours pas de génie. Je me lève pour me préparer un thé, et jette un œil sur mon téléphone. Un nouveau message de Théo :

« Tu es sûre de toi ? »

Théo veut que je vienne passer un week-end avec lui. Je lui avais donné un alibi. Parce que je ne savais que faire. Il est si différent de moi. Il mange pour quatre, je mange comme un lémurien. Il met tout le monde à l’aise, et passe son temps entouré. Moi je suis un animal sauvage qui peut rester des semaines sans voir une âme qui vive. Il passe son temps à me demander l’heure, moi qui n’ai jamais l’heure. Ni horloge, ni montre, ni réveil. Il aime les bains, j’aime les douches. Je n’ai jamais chaud. Il n’a jamais froid.

C’est alors que je retombais nez à nez avec ce paquet de couches culottes, et soudain je repensais à ce que ma grand-mère m’avait dit.

« Choisis quelqu’un qui ne te ressemble pas. Fais ce dont tu as peur. Et si tu veux que ta vie soit belle, ne raisonne pas ! »

Je pris mon téléphone et répondis à Théo que finalement, je venais.

Le lendemain matin, après avoir déposé le paquet pour ma grand-mère, je montais sur son scooter. Je détachais mes cheveux, savourant la douce liberté, de libérer mes racines. Chacune de mes mèches se gorgeaient des rayons du soleil. Ma chevelure dansait dans le vent ; je devenais ivre d’air…

Je le pris par la taille, humai son parfum, puis, levant le regard vers ce ciel qui défilait à toute vitesse, je criais, dans le fond de mon cœur :

« Merci Mamie ! Merci ! »