Histoire de Groix : Des drames oubliés

Les groisillons dans la guerre de Crimée(1854-1855)
et
Le naufrage de la « Sémillante » (15 février 1855 )

« La mémoire de la plupart des hommes est un cimetière abandonné
où gisent sans honneurs des morts qu’il ont cessé de chérir » (Marguerite Yourcenar)

En préambule
L’histoire de Groix a laissé dans la mémoire collective des insulaires les dates des tempêtes les plus mortifères du temps de la pêche et de la marine à voile.
1883 : 7 bateaux et 53 hommes disparus.
Hiver 1896-1897 : 67 hommes sont portés manquant.
1922 :27 marins ne reviennent pas.
1930 la tempête de trop, celle qui vit en 24 heures 210 morts sur toute la côte de la Bretagne sud et pour Groix la disparition de 6 dundées et de 38 marins.
(Jusqu’à cette date, seule l’année 1892 n’avait vue aucun mort en mer.)
Mais une catastrophe qui vit disparaître,le 15 février 1855, 18 marins groisillons embarqués sur le même navire est restée oubliée
.
L’Inscription Maritime n’avait pas encore ses quartiers à Groix et les documents de l’époque ont en partie disparus. La mémoire des hommes a fait le reste.
Pourtant le nom de cette histoire est bien connu et pas seulement dans le monde maritime. Qui n’a pas souvenir des « Lettres de mon moulin » d’Alphonse Daudet avec « la chèvre de monsieur Seguin » ou « le secret de maître Cornille »
Dans ce recueil de nouvelles une d’entre elles s’intitulait « L’agonie de la Sémillante »
La Sémillante.Voici le récit de cette tragédie maritime qui se déroula dans le contexte d’une guerre, elle aussi oubliée : la Guerre de Crimée où 16 autres groisillons trouvèrent la mort.
34 marins perdus en un peu plus d’un an et dont aucun a son nom ou sa place dans le cimetière de son île.

La guerre de Crimée, une guerre oubliée.

La guerre de Crimée est une guerre dont aujourd’hui, peu de gens connaissent ni le nom, ni les motifs ni les dates de début et de fin et jusqu’à récemment ni même le lieu. Pourtant, tout le monde connaît le zouave du pont de l’Alma, la station de métro Réaumur Sébastopol et le nom du maréchal Mac Mahon futur président de la IIIe République et sa phrase restée célèbre « J’y suis, j’y reste » au moment de la prise de la forteresse de Malakoff.

Groix n’échappe pas à cet oubli alors que l’île eut plus de morts pendant ce conflit que pendant la Seconde Guerre Mondiale et que cette guerre fut l’occasion du plus grand naufrage de marins groisillons dans toute son l’histoire.

En vert l’Empire Ottoman, en Orange la Russie
et la presqu’île de Crimée dans la mer Noire (Wikipédia Common)

La guerre en quelques mots.

Depuis 1815, la France vivait en paix et les siècles de guerre avec l’Angleterre étaient oubliés. Les visites de la reine Victoria en France en 1843 et 1845 préfiguraient une « Entente Cordiale « avant la date.
La guerre de Crimée fut le premier conflit où nos deux pays combattirent ensemble contre un ennemi commun, la Russie.
Le 27 mars 1854, la France de Napoléon III et la Grande-Bretagne déclarent la guerre à la Russie du tsar Nicolas Ier. Celui-ci veut s’emparer du Bosphore appartenant à l’Empire Ottoman et réaliser ainsi le vieux rêve de Pierre-le-Grand : l’accès à la mer libre.
En juillet, deux escadres, l’une française commandée par l’amiral Hamelin (9 vaisseaux et 8 frégates) et l’autre anglaise commandée par l’amiral Dundas (7 vaisseaux et 8 frégates) viennent mouiller à Tenedos à l’entrée des Dardanelles.
Pour franchir le détroit et remonter jusqu’à Constantinople les deux escadres se heurtent aux courants et aux vents contraires et il leur faut 15 jours, remorquées par les deux seuls vaisseaux à vapeur (et à roues à aube !) qu’elles possèdent pour atteindre ce port, à l’entrée de la mer Noire.
Rapidement les navires alliés réussissent à bloquer la flotte russe dans le port de Sébastopol où elle se saborde.
Dès septembre 1854 les mouvements de la flotte vont alors être liés à ceux de l’armée de terre. Elle consiste, en plus de l’appui des troupes aux sols, à transporter des renforts et à évacuer malades et blessés. Depuis Toulon des navires de guerre transformés en transports acheminèrent hommes vivres, armes et munitions. Cette mission peu glorieuse, est vitale pour la victoire dans cette guerre très brève mais rendue très meurtrière par l’hiver extrêmement rigoureux et les épidémies de choléra de typhus et de typhoïde qui déciment les troupes dés juin 1854 et pendant le siège de Sébastopol.
La mort du tsar Nicolas 1er en 1855 et les dissensions internes en Russie aboutissent à un traité de paix signé à Paris en avril 1856.
La France paya un lourd tribu à cette courte guerre : 95 000 hommes périrent dont 70 000 de maladies.

En voici la liste nominative retrouvée par Jo Le Port dans les registres de la paroisse :

BARON Jérome de Quelhuit, mort le 5 décembre 1854 à 22 ans.
GOURONC Joseph du Bourg, mort le 30 janvier 1855 à 22ans.
LE DREFF François de Locmaria, mort le 14 avril 1855 à 21 ans.
LE NOC Laurent de Quehello, mort le 12 décembre 1854 à 24 ans.
LE ROUX Jean-Marie de Kervédan, mort le 24 avril 1853 à 22 ans.
MAGADO Gildas de Lomener, mort le 19 mars 1954 à 23 ans.
MASSIOT Alexandre du Bourg, mort le 27 février1855 à 22 ans.
METAYER Jean Eugène de Locmaria, mort le 2 mai 1855 à 21 ans.
QUERÉ Benoni de Kerlo Bihan, mort le 17 mai 1855 à 28 ans.
STEPHANT Antoine de Kerampoulo, mort le14 juin 1856 à 42 ans.
STEPHANT Marc Pierre de Kervedan, mort le 8 septembre 1856 à 35 ans.
TRISTAN Pierre Jean de Kermario mort le 10 décembre 1854 à 25 ans.
TRISTANT Pierre Marie de Kerlivio, mort le 29 août 1854 à 22 ans.
TONNERRE Vincent Marie du Méné, mort le 6 mars 1856 à 31 ans.
VAILLANT Pascal de Kerlard, mort le 10 octobre1854 à 23 ans.
YVON Jean-Pierre de Kerdurand, mort le 12 décembre 1854 à 21 ans.
8 d’entre eux sont signalés morts dans les hôpitaux de la région et 2 seulement sont portés célibataires dans les documents que nous possédons aujourd’hui.

Même si les raisons et le déroulement de ce conflit font encore l’objet de discussions parmi les historiens, il est certain que cette guerre oubliée eut des répercussions considérables dans « l’art de la guerre » surtout pour la Marine.
Un décret de 1856 précisera que « tout navire qui n’est pas pourvu d’un moteur à vapeur ne peut être considéré comme un bâtiment de guerre »
A Lorient, l’ingénieur polytechnicien Dupuy de Lôme fut, dès cette époque, à l’origine de la création de cette nouvelle marine où les voiles disparurent peu à peu. Grâce à lui l’hélice fit pour la première fois, en 1850, son apparition sur le « Napoléon » qui participa à cette guerre quelques années plus tard.
C’est aussi de cette guerre que date l’emploi du chloroforme pour opérer les blessés, l’idée de la météorologie nationale (qui fut crée en 1857) ainsi que l’apparition des premières photographies de guerre.

Le Naufrage de La « Sémillante »
Le 15 février 1855

La construction de cette frégate, à Lorient, fut décidée en 1826 et sa mise en chantier commença le 19 mars 1827.
Son nom lui fut donné en souvenir d’une glorieuse frégate qui fit une célèbre campagne en Inde pendant les guerres du Premier Empire de 1803 à 1806.
Construite sur les plans alors réglementaires de l’ingénieur Sané les travaux furent normalement poursuivis jusqu’à la fin de 1831. (Ces plans ont disparu lors des bombardements de Lorient en 1944)
Ils furent arrêtés en 1832 faute de crédits et le besoin d’une nouvelle grande frégate n’étant pas jugé urgent. Elle était alors presque terminée.
Elle fut laissée sur sa cale, recouverte d’une toiture mobile pour la protéger des intempéries. Les travaux ne reprirent que 8 ans plus tard. Achevée en 1840, elle fut enfin lancée le 6 février 1841.
La Sémillante était un bâtiment de 54 mètres de longueur à la flottaison, sur 14 mètres de large et 8 mètres de creux. Son tirant d’eau était, à lège de 4m.50 et avec son armement complet de 6m.50, son déplacement d’environ 2600 tonnes.
Elle pouvait porter 60 canons, tant en batterie que sur les gaillards et était gréée comme toutes les frégates en trois-mâts carré .La pomme de son grand mat de perroquet était à 55 mètres au-dessus de la flottaison.
Armée en guerre, son effectif comptait 12 officiers et 510 hommes d’équipage.
La Sémillante resta 12 longues années dans le port de Lorient simplement armée en effectif réduit pour son entretien.

La « Sémillante » sur sa cale couverte à Lorient de 1831 à 1840 (SHD. Lorient)

Ce n’est que le 22 mars 1854 qu’elle prit son armement définitif pour participer à la guerre de Crimée.
Quelques jours plus tard, le 10 avril elle quitta pour la première (et dernière fois) Lorient pour Brest puis Cherbourg d’où elle partie le 12 mai 1854 pour une campagne en mer Baltique contre la Russie.
A son retour à Brest en septembre 1854 elle fut désarmée et réarmée en transport.
Son artillerie fut débarquée sauf quelques canons de défense, l’équipage fut réduit de 510 à 293 hommes et elle appareilla pour Toulon.
Elle fit un premier voyage vers la Crimée pour y amener troupes et vivres pour l ‘armée d’Orient qui assiégeait Sébastopol.
De retour à Toulon, le 20 janvier, le capitaine de frégate Jugan fut désigné pour la commander.

La dernière traversée.

Le 14 février 1855, la « Sémillante » quitte Toulon à 11 heures par forte brise d’Ouest-Sud-ouest. Sa première escale prévue est Constantinople.
A son bord un détachement de 392 militaires de l’armée de terre ainsi que du matériel comprenant des canons, des mortiers, 1000 obus, 1500 bombes,120 barils de poudre et divers accessoires pour canons et mortiers, des baraques démontées et du bois soit 400 tonneaux embarquées en quatre jours. Ce type de navire aurait pu embarquer sans risque jusqu’au double de ce chargement.

La « SEMILLANTE »(Arustaghja.canalblog)

Son armement principal, ses 60 canons, ayant été débarqué la Sémillante avait un équipage réduit à 301 hommes dont 10 officiers et quelques passagers soit au total 693 hommes. (D’autres sources parlent de 703 personnes mais le rôle d’embarquement a été détruit par les bombardements de Lorient en 1943 !)
L’équipage avait été mis sur pied à Toulon à la suite d’un premier voyage en mer Noire que venait de faire le navire. Il y avait 18 marins de Groix à bord.
Son commandant le capitaine de frégate Gabriel Jugan, né en 1807, entré à l’Ecole de marine en 1823 avait presque constamment navigué sur toutes les mers depuis 1824. Plusieurs fois second sur des grands vaisseaux, il avait commandé de 1843 à 1845 la goélette « L’Etoile » à la station de Corse dont il connaissait toutes les côtes en détail.

La frégate, au départ de Toulon ce jour là, se trouvait donc dans des conditions optimales pour une bonne navigation.
Sa route normale pour atteindre Constantinople longeait les côtes Ouest de la Corse et de la Sardaigne et après avoir contourné la Sicile passait par Malte pour aller plein Est rejoindre les Dardanelles.
Pour des navires à voile, passer par l’Est présentait de grosses difficultés pour contourner ensuite la Sicile et encore plus pour passer le détroit de Messine (De Charybde en Sylla !)
De toute façon, les instructions du commandant Jugan le laissaient libre du choix de sa route comme c’était la règle générale à l’époque.
Il semblerait que dans la nuit du 14 au 15 février, dans la zone entre les Baléares et le détroit de Bonifacio, le vent augmenta de violence et se soit vite transformé en tempête puis en ouragan. Les témoignages recueillis après coup en Corse et en Sardaigne le laissent sérieusement penser.
Que s’est-il passé à bord de la « Sémillante » dans cette nuit et dans la matinée suivante ?
Personne pourra jamais rien affirmer sur ce point .On est réduit à des hypothèses qui resteront sans doute invérifiables .

Il est probable que le commandant Jugan, devant la violence de la tempête, soit n’ait pas pu tenir la cape, soit que la frégate ait eu une avarie de coque, de gouvernail ou de gréement (voiles déchirées ou emportées ?)
Le 15 au matin il a du voir les côtes de Sardaigne qu’il connaissait bien et essayer de les éviter en remontant vers les Lavezzi pour passer par le couloir séparant les écueils corses et sardes. La force de l’ouragan en a décidé autrement.

« Cet ouragan soufflait de l’Ouest-Sud-Ouest, les Bouches de Bonifacio ne présentaient plus qu’un immense brisant où l’on ne pouvait plus rien distinguer. Il n’y avait plus ni passe ni rochers. Il était impossible de s’y reconnaître... _Il n’y avait pas de frégate au monde capable de présenter le travers à une aussi terrible tempête et tout bâtiment était voué d’avance à une perte presque certaine au moment de cette tourmente »
(Extrait du rapport du commandant de « L’Arverne » du 13 mars 1855)

C’est probablement vers midi que la « Sémillante » vint voler en éclats sur la pointe Sud-Ouest de l’île Lavezzi, la pointe Acciarina, où est élevé depuis 1856 la pyramide commémorative.

(A la suite de cette catastrophe un phare fut installé en 1857 sur les Lavezzi complétant ceux de La Testa en Sardaigne et de Pertusato près de Bonifacio.)

Bonifacio sur sa falaise, le port, les îles Lavezzi et la Sardaigne.

Déroulement des recherches :

Le 16 mars 1855, dans l’après midi, le garde pêche « Aigle n°2 », annexe de l’ARVERNE, aviso à vapeur stationnaire en Corse, profite d’une accalmie pour appareiller vers les îles Lavezzi. La veille une catastrophe maritime a été signalée à Bonifacio.

La suite nous la trouvons dans les rapports du Lieutenant de Vaisseau Bourbeau, commandant » L’ARVERNE » et adressés au Préfet Maritime de Toulon concernant les recherches effectuées après le naufrage de la frégate.

Bonifacio le 2 mars.

_ Amiral,
« L’ARVERNE » parti de Livourne le 28 février a touché le 1er mars au matin PORTO VECCHIO pour y prendre des renseignements et est arrivé le même jour vers midi à l’ilot LAVEZZI sur lequel, le fait est malheureusement trop certain aujourd’hui, s’est perdue la frégate la « SEMILLANTE »
Le spectacle que présente cette côte est navrant et donne une terrible idée de la furie de l’ouragan qui a pu briser en morceaux aussi menus un bâtiment de cette force, porter à des hauteurs considérables quelques tronçons de ses mats, et prendre des quartiers du navire pour les éparpiller à plusieurs encablures de distance, en les faisant passer par dessus des pointes de rochers élevés de plusieurs mètres au dessus du niveau de la mer.
……………………….

Paradis en été ou enfer pendant les tempêtes en hiver :
l’Ile Lavezzi et ses écueils.(Photo aérienne : Aéroport de Figari)

Pyramide érigée en 1856 sur le lieu présumé du naufrage.

Dans la journée du 15 février, un ouragan comme les vieux marins du pays ne se souviennent pas en avoir jamais vu, a éclaté dans les bouches de BONIFACIO et a duré de cinq heures du matin jusqu’à minuit presque constamment avec la même violence.
Dans la ville, la plupart des toits des maisons s’est écroulée, une personne a été tuée et deux autres blessés sous les décombres.
Vous aurez une idée exacte de cette tourmente, Amiral, lorsque vous saurez que l’embrun passait par dessus la falaise élevée (45 mètres !) sur laquelle est bâtie la ville de BONIFACIO et venait se déverser dans le port.
M. PIRAS, âgé de 75 ans, maire de BONIFACIO, ancien Capitaine au long cours… m’a affirmé qu’aucune Frégate au monde n’eut pu présenter le travers ( pour mettre en cape) à pareille tempête.
… la Frégate à dû toucher d’abord la pointe Sud-Ouest de l’île LAVEZZI : c’est là en effet que l’on trouve d’abord quelques tronçons de ses mats et de ses vergues brisées, encore à flot et retenus dans cette position par un enchevêtrement de cordages fixés au fond.
……….. Puis toute la partie sud de l’île est jonchée de menus débris et morceaux de la coque qui n’ont presque plus aucune valeur (sic). Quatre mortiers seuls paraissent par un fond d’environ 4 mètres ; on pourra les sauver.
Jusqu’à ce jour (15 jours après le naufrage !), on n’a retrouvé que 3 corps qui ont paru être ceux d’un matelot, d’un soldat et d’un caporal ; ils ont été enterrés sur l’île.

Bonifacio le 6 mars.

Amiral.
En laissant un officier et 35 hommes sur l’île, parmi les instructions que j’avais donné, la plus impérieuse et la plus pressante de toute était celle de rechercher tout d’abord avec le plus grand soin les cadavres des malheureux qui ont péri dans le naufrage
…..L’exécution de mes ordres a amené la découverte de 60 cadavres, la plupart nus ; ces infortunés avaient eu le temps de se déshabiller pour lutter plus facilement contre la mort. Ils sont presque tous méconnaissables ; parmi eux, cependant, on croit avoir reconnu un prêtre aux bas de soie noire dont il était encore porteur.
Le corps de Monsieur le Commandant JUGAN a été retrouvé et seul reconnu de manière positive. Il était en uniforme (il portait sa veste de quart boutonnée) et sans cela même, Amiral, il était très reconnaissable par suite de la difformité de l’un de ses pieds. Des soins particuliers lui ont été rendus : il a été mis en bière avec deux couvertures et la croix qui surmonte ses restes porte une inscription.
A mesure que de nouveaux cadavres sont découverts, ils sont roulés avec soin dans une couverture et portés dans une fosse particulière qui les reçoit aussitôt. Une croix est placée sur chaque fosse.
………
L’abondance des cadavres que l’on découvre à chaque instant et qui sont tous en putréfaction et les difficultés du transport, nous ont forcé d’ouvrir un second cimetière.
…………………………… Le dimanche 4 mars, une cérémonie religieuse a eu lieu et l’absoute a été donnée……………..

Ces soins ne me font pas négliger la partie matérielle du sauvetage ; mais les vents presque constants qui règnent dans ces parages avec une certaine violence, en cette saison, rendent toute opération très difficile…. j’agis en accord avec M le Chargé de l’Inscription Maritime à BONIFACIO pour le récolement et l’inventaire des objets sauvés, dont la valeur paraît d’ailleurs être bien minime.

Bonifacio le 13 mars …………….
J’ai interrogé beaucoup de monde en SARDAIGNE, Commandant, militaires et civils, agents de Consulats, Capitaines de ports, gardiens de phares, etc… _ Voici le seul renseignement que j’ai pu recueillir ;
Le chef du phare de la TESTE m’a déclaré que, le 15 février, vers 11 heures du matin, une frégate dont il ne comprenait pas bien la manœuvre, ce qui lui fit supposer qu’elle avait des avaries dans son gouvernail, venait, à sec de toile se dirigeant près du cap de la Teste où il pensait qu’elle allait se briser lorsqu’il l’a vue hisser sa trinquette et venir sur bâbord en donnant dans les Bouches de Bonifacio où l’horizon était tel qu’il l’eut bientôt perdue de vue.
…………….. Sur les côtes de SARDAIGNE, on n’a retrouvé d’ailleurs ni débris ni traces, ni vestiges du naufrage.
…………….. A LAVEZZI, la sépulture a déjà été donnée à 170 cadavres. 40 autres attendent qu’on puisse les recueillir.
Le spectacle que présente la partie sud de l’île de LAVEZZI, où se trouvent plusieurs petites criques, qui ne sont point marquées sur la carte et dans lesquelles sont dispersés les débris de la « SEMILLANTE » est quelque chose d’affreusement douloureux et il faudrait une plume bien plus exercée que la mienne pour la peindre. C’est là que, suivant les vents régnants, ces malheureux cadavres apparaissent par groupes, dans un état affreux ; l’air en est infesté.
Seul sur 250 cadavres ensevelis jusqu’à ce moment, le corps du Capitaine de Frégate JUGAN a été trouvé à peu près intact et parfaitement reconnaissable.
Chaque tombe est surmontée d’une croix et deux grandes croix faites avec les débris des bouts dehors de la Frégate sont placées en tête des deux cimetières.

Un morceau de l’épave conservé au Musée de la Marine de Port-Louis

Les marins de Groix disparus à bord de la « SEMILLANTE »
(liste nominative compilée par Jo Le Port)
Ils étaient 18 marins groisillons embarqués sur cette frégate en route pour la Crimée.

6 d’entre eux étaient mariés :

BIHAN François , 35ans ,de Loqueltas, marié à LAUREC Marie-jeanne, 3 enfants.
EVEN Pierre, 30 ans, de Kerloret, marié à GUERAN Marie, 2 enfants.
NOEL Laurent, 27 ans, de Kerohet, marié à TONNERRE Jeanne.
SIMON Gildas, 40 ans, de Quelhuit, marié à BARON Marie Vincente.
STEPHAN Francis, 39 ans, de Kermarec, marié à NERO Marie Joseph Désirée , 1 enfant.
TONNERRE Jean Martin,32 ans, du Méné, marié à TONNERRE Marie Radegonde.

Fiche de pension de veuve
(8P3/3 aux Archives de la Défense de Lorient)

Et 12 étaient célibataires :

BLANCHARD Jean-Marie, 29 ans, de Locmaria.
LE DREF Pierre, 21 ans, de Locmaria.
METAYER Jean, 28 ans, de Locmaria.
NERO Tudy, 28 ans, de Locmaria.
NOEL Barnabé, 29 ans, de Loqueltas.
STEPHANT Jean-Marie,22 ans, de Créhal.
STEPHANT Joseph Marie, 22 ans, de Kermarec.
TONNERRE Gildas, 28 ans, du Mené.
TONNERRE Joseph, 32 ans, de Lomener.
TONNERRE Paul, 22 ans, de Créhal .
TONNERRE Pierre, 28 ans, du Mené.
YVON Victor, 22 ans, du Mené.

Un des deux petits cimetières des naufragés de la « Sémillante »
aux Iles Lavezzi en Corse (Villasperone.com)

De tous les cimetières militaires ceux des Lavezzi sont parmi les plus émouvants en raison des circonstances de la catastrophe et de l’isolement du lieu.
Ici pas de fleurs, seule une herbe à moutons pousse au gré des vents permanents dans ce détroit inhospitalier.
Ici pas de noms hormis ceux du commandant et de l’aumônier.
Ici manquent encore environ 150 corps qui n’ont jamais été trouvés.
Mais ici, depuis ce drame, tous les ans, une cérémonie ramène pour quelques heures autorités et habitants de Bonifacio afin d’honorer leur mémoire.

Groix Aout 2015 J-C Le Corre

Sources principales :
Bibliothèque National de France (BNF Gallica) :
Histoire des vaisseaux dans le « Journal littéraire « de 1865.
« Histoire complète des opérations militaires en Orient et dans la Baltique pendant les années 1853-1854-1855 » de J. Ladimir. _ Sites internet :
La marine française dans la guerre de Crimée. PDf « Ecole navale.fr »
Rapport du Lieutenant de vaisseau BOURBEAU.(jvlino.free.fr)
En Corse : canonici.skyrock.com . Le corsica blog……..
Et encore merci à Jo Le Port sans qui le nom de ces groisillons seraient restés dans l’oubli.