par Lucien Gourong (photo de D. Guinamard lors de la dernière fête de la soupe)

Lister l’ensemble des films que j’ai vus après la réouverture par les Vaillant-Boterf relèverait de la gageure. Je me souviens de certains car ils sont liés à des événements marquant de ma vie. Comme Le Pont de la Rivière Kwai (1957) de David Lean avec Alec Guiness et William Holden car la séance me fut offerte par mon cousin Maurice pour mon succès au BEPC. Ou Un singe en hiver (1962) de Henri Verneuil avec Gabin et Belmondo auquel j’avais invité celle qui allait devenir pour plus d’un demi-siècle provisoirement – mais je ne suis pas seul à penser que seul le provisoire demeure - la femme de ma vie.

Ce soir-là, nous avions rendez-vous devant le cinéma. Elle vint. Pas moi. J’étais parti en piste dans une java carabinée dans les bistrots de l’ile avec Tonton Michel et les copains. Je loupai le rendez-vous que j’avais donné à l’élue de mon cœur et la séance mais je me rattrapai quelques jours plus tard car en ces années-là le cinéma fonctionnait tous les jours avec des séances le jeudi et le dimanche après-midi et des changements de films jusqu’à deux ou trois fois dans la semaine. Le bonheur quoi ! Ni Charlotte, mon adorée cinquante pour cent, ni moi ne nous souvenons plus du premier film que nous vîmes ensemble nous rappelant seulement qu’il s’agissait d’un western- genre très à la mode à l’époque- dont l’acteur principal était Alan Ladd, le séduisant, « L’homme des vallées perdues » (1953) qui m’avait tant emballé lors de sa sortie.

Même si je posai ce jour-là un lapin à celle à qui j’allais unir ma vie, la découverte du film Un singe en hiver me révéla l’écrivain Antoine Blondin qui allait devenir l’un de mes auteurs fétiches. Auteur du roman éponyme du film, son Albert Quentin (joué par Gabin) ressemblait tant à mon peupé Benoît, patron du bistrot tabac « A l’ancre de la Marine » au Bourg que je me suis toujours demandé si Monsieur Jadis n’avait pas séjourné dans l’île où il aurait découvert mon peupé Benoît à moi pour en faire ce protagoniste principal de son roman. J’aurais aimé lui poser la question et je me disais que mon admiration sans borne de son œuvre me permettrait sans doute un jour de rencontrer l’écrivain au style flamboyant du merveilleux roman L’Europe buissonnière que j’avais dévoré alors que j’étais en première au Lycée Dupuy de Lôme de Lorient. J’ai cherché cette rencontre en faisant intervenir des amis qui le connaissaient bien (par exemple le chroniqueur du Canard Enchaîné Yan Audouard). J’ai frôlé cette rencontre plus d’une fois mais hélas ! Blondin s’est envolé vers le paradis des lunaires avant que je puisse faire sa connaissance. Depuis j’ai dû revoir au moins vingt fois le film et relire autant le roman. Comme d’ailleurs un autre roman La guerre des boutons de l’instituteur Louis Pergaud, tué au sud de Verdun en 1915, d’où Yves Robert tira en cette même année 1962 un film éponyme dont la finesse, l’intelligence, le charme rendent insipide la version de Yann Samuel sortie en 2011.

Cahin caha, notre familial cinéma traçait sa belle route dans la cours des jours ordinaires de la vie insulaire lorsqu’en 1961 survint un accident de parcours. Suite à des embrouillaminis familiaux qui dégénérèrent en conflit entre frère et sœur, beau-frère et belle-sœur, conflit dont il ne serait pas opportun ici d’en évoquer la nature, le couple Vaillant abandonne le cinéma qu’il laisse entre les mains d’Albert Boterf et son épouse. Tudy Vaillant, qui s’est beaucoup donné pour faire revivre le cinéma, embarque au commerce quelque temps, puis entre à Air Inter à Paris où il va désormais résider. Albert Boterf qui poursuit l’exploitation se fait aider par son épouse et ses enfants. Dans la cabine de projection, son fils Yann alors au collège à Etel assiste son père tandis que Anne Marie, sa fille, aide sa mère dans le hall d’entrée et dans la salle. Yann passe même un CAP de projectionniste. Albert Boterf, de par son fort engagement politique, n’est pas en odeur de sainteté dans de nombreuses familles de l’île. Je dois confier que c’est cependant grâce à lui au cours de discussions passionnées et passionnantes qu’est née ma conscience progressiste et qu’il m’ouvrit les voies de la poésie en me faisant découvrir entre autres Baudelaire et cet incroyable poème intitulé La Charogne. Albert était un homme de grande culture qui avait connu l’aventureuse Odette de Puigaudeau qui fit une marée à la pêche au thon sur un dundee de l’île avant la guerre et dont il parlait amoureusement bien avant que l’île ait eu connaissance même du destin extraordinaire de cette voyageuse hors pair qui fut aussi une vestale du féminisme.

La programmation d’Albert Boterf était grand public mais aussi souvent de qualité. Hélas ! Au milieu de la décennie 60, l’invasion massive des écrans aux programmes dominés par la seule et répressive ORTF, entame sérieusement la rentabilité de l’affaire qui jusque-là avait tenu bon contre vents et marées. Lors des hivers 1964 et 1965, la programmation devient saisonnière. Les Boterf ont beau rénover complétement la salle en 1984, le seuil de rentabilité sera difficile à atteindre. Albert se fait représentant de commerce en livres mais continue l’été à programmer les films les plus récents. Les ennuis de santé d’Albert amènent le couple à effectuer une donation à leurs enfants. Anne Marie devient l’exploitante du fonds et elle partage en étant majoritaire les murs avec son frère. C’est Anne Marie qui depuis ces années a poursuivi l’exploitation mais ceci est une histoire proche et suffisamment récente pour être connue et qui s’est achevée à la fin de cet été 2017 par l’arrêt de l’activité que dirigeait Anne Marie.

Avec ce teuende – comme on disait dans l’île en découvrant le « The End » des fins de films américains-, c’est plus de 110 ans de cinéma qui meurent à Groix puisque la première projection par une lanterne, qualifiée de magique - et depuis, malgré l’invasion massive d’une TV carnassière souvent au service d’une lobotomisation des consciences citoyennes, le cinéma n’a cessé à mes yeux de l’être - eût lieu à l’école Saint-Tudy (le patronage n’était pas encore construit) au printemps de 1905. L’abbé Calloch, originaire de Groix, alors curé en Martinique, projeta des images de cette île caribéenne et de l’éruption volcanique de la Montagne Pelée survenue trois ans plus tôt et à laquelle il assista, de loin bien sûr.

Peut-on laisser dans une situation létale une institution comme notre Cinéma des Familles, notre héroïque Paradiso, notre mythologique Eldorado, témoin de cette séculaire histoire d’une aventure cinématographique insulaire incroyable. Si tel était le cas, j’aurais le cœur gros et si serré que je crois bien que j’en verserais toutes les larmes de mon corps. A l’heure où Cinéf’îles, association dynamique et efficiente, propose depuis plusieurs années une programmation de grande qualité – j’adore quand je suis à Groix être présent à ces séances qui ont continué à m’ouvrir comme dans mon enfance et adolescence portes et fenêtres du monde -, où la salle a obtenu son label Art et Essai, ce serait criminel que disparaisse cet indispensable et incroyable moyen de culture et de communication indispensable à la nourriture de nos âmes.

Nom du tui de tui, n’y a-t-il pas dans l’île suffisamment d’associations actives, assez d’adhérents motivés dans ces associations, assez de bonnes volontés de toutes parts, pour que, avec, l’aide et le soutien affirmés de la Municipalité, toutes et tous se regroupent (au sein peut-être d’une association qui reste à créer et où Cinéf’îles apporterait ses compétences à moins qu’elle-même, soutenue par toutes les forces culturelles insulaires, s’engage à prendre en charge une programmation qui, en sus de celle de films Art et Essai qu’elle poursuivrait, intégrerait un catalogue de films Grand Public) afin que continue de claquer au vent portant du kornog cet oriflamme flamboyant de la vie insulaire. En hommage à la mémoire de ce passé cinématographique, au nom du devoir à le sauver, au titre de la nécessité de la pérennité des êtres et des choses, il faut sauver notre Cinéma des Familles, notre Paradiso à nous, grecs insulaires et grecs exilés, néo grecs, greffés d’ailleurs, qui ont choisi cette île si insigne par le seul émoi du cœur, résidents principaux ou secondaires, touristes d’un jour ou de la semaine, voyageurs d’éternité. Il en va de notre bonne santé morale et mentale. Alors tous dessus le pont et hatoup pour la toile banche de nos nuits noires où comme le chantait Nougaro chacun peut « se faire son cinéma ».

Lucien Gourong
11 octobre 2017

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